Le 1er juillet 2026, le Gabon est entré en état d’urgence hydrique. Décision forte : suspension de la commercialisation de l’eau par les opérateurs privés, arraisonnement de 55 camions-citernes, et prise en main de la distribution par les Forces de Défense et de Sécurité. Objectif affiché : mettre fin au « commerce illégal » et garantir un accès équitable.
Par Louis-Paul MODOSS, Analyste économique

48 heures plus tard, retour à la case départ. Les opérateurs privés ont été réintégrés dans le circuit, en appui conjoint avec les corps habillés désignés par le Président Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA. Motif : l’incapacité des FDS à répondre seules à la demande des ménages.
Cet épisode n’est pas anecdotique. Il révèle une faiblesse de méthode dans la conduite de l’action publique : décider d’abord, évaluer après. Or, l’eau est trop stratégique pour être gérée à vue.
- L’improvisation a un coût social immédiat
Les camions-citernes privés ne sont pas un luxe. Ils constituent, depuis des années, le système D du Grand Libreville. Ils alimentent quotidiennement des milliers de ménages que le réseau de la SEEG n’arrive pas à satisfaire.
Les couper sans filet a créé une rupture brutale. Le Front Démocratique Socialiste l’a dit sans détour : « En l’absence de solutions immédiates de substitution, cette interdiction risque d’aggraver la précarité hydrique des populations ».
La réintégration rapide des opérateurs le confirme : la capacité de substitution de l’État n’était pas calibrée. Mobiliser l’armée est un signal politique. Mais elle ne remplace pas une flotte logistique, des chauffeurs formés, des circuits de ravitaillement et une connaissance fine des quartiers en tension.
Le gouvernement lui-même a dû encadrer les prix pour éviter la spéculation : 4 000 FCFA le m³, 2 000 FCFA pour 500 litres, 800 FCFA pour 200 litres. Une bonne mesure, mais prise après la perturbation.
- Le terrain a de la mémoire, l’État doit en tenir compte
Les opérateurs privés ont une expérience aguerrie du terrain. Ils connaissent les points noirs, les heures de pointe, les zones non couvertes. Écarter cette expertise, c’est se priver d’un levier opérationnel au moment même où le pays investit massivement.
Le PIAEPAL, projet phare pour le Grand Libreville, est achevé à 94%. L’ambition est claire : garantir un accès équitable à l’eau potable comme « priorité essentielle pour la justice sociale et le développement durable ».
Mais entre le tuyau posé et le robinet qui coule, il y a la distribution du dernier kilomètre. C’est là que les privés jouent un rôle. Les opposer aux FDS est une fausse alternative. La bonne question est : comment les réguler, les encadrer, les intégrer?
- La bonne méthode existe : mesurer, comparer, évaluer
Avant toute décision capitale, un réflexe simple devrait s’imposer : l’étude de faisabilité et l’analyse stratégique. En management public, cela s’appelle un SWOT.
Appliqué à la crise de juillet :
– Forces: Volonté politique forte du Président Oligui Nguema sur l’eau, capacité de mobilisation des FDS, numéros verts opérationnels 18, 181, 182, 183.
– Faiblesses : Réseau public encore déficitaire, absence de flotte publique capable de remplacer les 55 camions privés du jour au lendemain.
– Opportunités : Réguler le secteur au lieu de l’interdire. Le FDS propose un agrément des opérateurs, un plafonnement des prix, et un contrôle associant collectivités locales et société civile. C’est exactement ce que le Président de la République a fini par faire en réintégrant les privés sous grille tarifaire.
– Menaces : Trafic illégal et abus, que l’État veut combattre, et risque de militarisation sans contrôle transparent.
La décision finale du gouvernement a donc corrigé la trajectoire. Mais pourquoi attendre la panne pour ajuster?
- Un test pour la nouvelle gouvernance de l’eau
Cet épisode intervient alors que la SEEG disparaît. Le Conseil des Ministres du 25 juin 2026 a validé la création de « La Gabonaise des Eaux » et « Électricité du Gabon », deux sociétés d’économie mixte spécialisées.
La logique est la bonne : séparer l’eau et l’électricité pour renforcer l’efficacité et la transparence. Un opérateur dédié est plus simple à évaluer, à financer, à responsabiliser.
« La Gabonaise des Eaux » aura en charge tout le cycle : production, transport, distribution, stockage, commercialisation. Elle hérite donc directement du dossier de la distribution en milieu urbain.
La crise de juillet doit devenir son premier cas d’école : plus jamais de décision sans diagnostic préalable. Plus jamais de rupture sans plan B.
De l’urgence à la doctrine
L’eau n’est pas une variable d’ajustement politique. C’est un droit, un service essentiel, et un indicateur de crédibilité de l’État.
Ce que les 48 heures de juillet nous enseignent est simple :
- On ne remplace pas un écosystème par un décret. Les opérateurs privés ne sont pas l’ennemi. Le désordre et la spéculation le sont.
- La force ne supprime pas la logistique. Les FDS sont indispensables pour le contrôle, la sécurisation et la lutte contre les abus. Elles ne sont pas une société de distribution.
- L’anticipation coûte moins cher que la réparation. Une étude d’impact, une concertation de 72h avec les opérateurs agréés, un plan de transition, auraient évité la panique.
Le Gabon a les moyens de son ambition hydrique. Les travaux sont avancés, la volonté politique est là, le cadre juridique est en refonte. Il manque désormais une seule chose : une doctrine de décision publique qui dise que l’urgence se prépare en temps calme.
Si nous retenons la leçon, alors ces 48 heures n’auront pas été perdues. Elles auront été utiles.

