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Analyse : quid de la souveraineté économique du Gabon à la veille du 66e anniversaire de son indépendance

Le 17 août 2026, le Gabon célébrera le 66e anniversaire de son accession à l’indépendance. Au-delà de la commémoration historique, cette date constitue une occasion de s’interroger sur le chemin parcouru par le pays depuis 1960 et, surtout, sur sa capacité actuelle à maîtriser les ressorts essentiels de son économie.

 

Par Louis-Paul MODOSS, Chroniqueur économique

 

©D.R

Depuis l’indépendance, le Gabon a connu quatre présidents de la République : Léon Mba, Omar Bongo Ondimba, Ali Bongo Ondimba et Brice Clotaire Oligui Nguema. Chacune de ces périodes a été marquée par des choix économiques, des investissements structurants et des tentatives de diversification, avec des résultats contrastés.

De Léon Mba à Oligui Nguema : quatre périodes économiques

Sous Léon Mba (1960-1967), l’enjeu principal était celui de la construction de l’État indépendant et de ses premières bases économiques. Le pays disposait déjà d’activités forestières et minières, tandis que le pétrole commençait à prendre une importance croissante. Les premières exportations pétrolières gabonaises remontent à 1957, après la découverte du gisement d’Ozouri en 1956.

La longue présidence d’Omar Bongo Ondimba (1967-2009) a ensuite été marquée par l’essor considérable du pétrole, devenu le principal moteur de l’économie et des recettes extérieures. Le manganèse, le bois et l’uranium ont également occupé une place importante. Cette période a été accompagnée de la construction d’infrastructures structurantes, notamment le Transgabonais. Mais elle a également consolidé une caractéristique qui demeure aujourd’hui : la forte dépendance du Gabon aux matières premières et aux cycles internationaux des prix des commodités.

Avec Ali Bongo Ondimba (2009-2023), la politique économique a davantage mis l’accent sur la diversification. Le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) reposait notamment sur trois piliers : Gabon industriel, Gabon vert et Gabon des services.

L’une des réformes les plus significatives concerne la filière bois. En 2010, l’interdiction d’exportation des grumes et la création de la Zone économique spéciale de Nkok ont favorisé la transformation locale du bois. Selon la Banque mondiale, cette politique a contribué à faire émerger l’industrie du bois comme un pilier de l’économie : la filière représentait 3,2 % du PIB et 6 % des exportations en 2023.

Depuis 2023, sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema, l’accent est davantage mis sur la réappropriation nationale des ressources stratégiques, la transformation locale et les infrastructures. Le rachat d’Assala Energy par la Gabon Oil Company (GOC) constitue l’une des décisions les plus emblématiques de cette orientation. L’État gabonais détient, via la GOC, 75 % d’Assala.

La souveraineté économique : de quoi parle-t-on ?

La souveraineté économique peut être définie comme la capacité d’un État à déterminer et mettre en œuvre ses politiques économiques, à maîtriser ses ressources stratégiques, à disposer de capacités productives nationales et à réduire ses dépendances critiques vis-à-vis de l’extérieur, tout en respectant ses engagements internationaux.

Elle ne signifie donc pas l’autarcie. Aucun État moderne ne produit seul l’ensemble des biens, technologies, capitaux ou services dont il a besoin. La véritable question est celle de la maîtrise des dépendances stratégiques.

C’est à cette aune qu’il faut examiner la situation gabonaise.

Pétrole : une réappropriation encore partielle

Le pétrole demeure au cœur de l’économie gabonaise. Les données du FMI indiquent qu’en 2023, le PIB nominal s’élevait à 12 447 milliards de FCFA, contre 7 761 milliards de FCFA pour le PIB hors pétrole. Par différence, le secteur pétrolier représentait environ 37,5 % du PIB cette année-là.

La question de la maîtrise nationale de cette ressource reste donc déterminante.

Le rapport ITIE Gabon 2023 montre que, sur la part d’huile revenant à l’État, Assala représentait à elle seule 54,50 %, devant VAALCO (15,89 %), BW Energy (12,58 %), Maurel & Prom (10,01 %) et TotalEnergies EP Gabon (5,96 %).

Le rachat d’Assala a modifié cette configuration. Selon les autorités gabonaises, la GOC détient 75 % de la société.

Il convient toutefois de ne pas confondre participation au capital et part de la production nationale. Le rachat d’Assala ne signifie donc pas que l’État possède 75 % de l’ensemble du pétrole produit au Gabon. Il signifie que l’État a pris une participation majoritaire dans un opérateur représentant une part importante de la production.

C’est une avancée en matière de contrôle national, mais pas encore une maîtrise complète de la chaîne pétrolière.

Manganèse : une ressource stratégique encore largement contrôlée par un opérateur privé

Le manganèse constitue le deuxième grand pilier minier de l’économie gabonaise. La Comilog, filiale du groupe français Eramet, demeure l’acteur dominant de la production.

La gouvernance officielle de Comilog indique actuellement que son capital est détenu à 63,7 % par Eramet, 28,9 % par la République gabonaise et environ 7 % par Carlo Tassara France.

La participation de l’État dans Comilog constitue donc une présence significative, mais elle ne lui confère pas la majorité du capital.

Le Gabon cherche désormais à franchir une étape supplémentaire : ne plus seulement extraire le manganèse, mais davantage le transformer sur son territoire.

L’ambition initiale annoncée en 2025 était de produire jusqu’à 2 millions de tonnes d’alliages de manganèse à l’horizon 2029. En juillet 2026, une feuille de route conclue avec Eramet a toutefois retenu un objectif différent : transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an au Gabon à l’horizon 2031, sous réserve notamment de la disponibilité énergétique nécessaire.

Cette évolution est importante : la souveraineté ne se mesure pas uniquement à la détention du minerai, mais également à la capacité à transformer localement la ressource, créer de la valeur ajoutée, développer des compétences et conserver une part plus importante des revenus dans l’économie nationale.

Bois : une transformation locale qui constitue l’un des succès de la diversification

La filière bois constitue probablement l’un des exemples les plus visibles de transformation économique au cours des dernières années.

La décision de 2010 d’interdire l’exportation des grumes, combinée à la création de la Zone économique spéciale de Nkok, a favorisé le développement de la transformation locale. La Banque mondiale estime que la filière bois représentait 3,2 % du PIB et 6 % des exportations gabonaises en 2023, tout en fournissant près de 15 000 emplois.

Le Gabon dispose également d’une position importante sur le marché du contreplaqué. Selon les données UN Comtrade reprises par WITS/Banque mondiale, le pays a exporté en 2023 pour 59,83 millions de dollars de contreplaqué, panneaux plaqués et bois stratifiés similaires (SH 4412).

Ce chiffre confirme la progression de la transformation locale. En revanche, il convient d’être prudent avant d’affirmer, sans classement annuel complet de tous les pays africains, que le Gabon est encore en 2026 le « premier exportateur de contreplaqué d’Afrique subsaharienne ».

Agriculture : le principal révélateur de la dépendance extérieure

La question de la souveraineté économique ne peut toutefois pas être limitée au pétrole, au manganèse et au bois.

Elle se mesure également à la capacité d’un pays à nourrir sa population.

Or, la dépendance alimentaire demeure élevée. La FAO estime que plus de 80 % des besoins alimentaires du Gabon sont couverts par des produits importés, pour une valeur qui était estimée à environ 400 milliards de FCFA dans les données présentées par l’organisation.

Cette situation constitue un paradoxe majeur : le Gabon dispose d’importantes ressources naturelles et d’un vaste territoire, mais demeure fortement dépendant des importations pour satisfaire une partie essentielle de sa consommation.

Les différents programmes agricoles engagés au fil des années — notamment GRAINE et SOTRADER — ont affiché des ambitions importantes, avec des résultats qui restent discutés. La période actuelle cherche à relancer cette politique à travers de nouveaux programmes agricoles et agro-industriels.

L’enjeu n’est cependant pas seulement de produire davantage. Il est de construire une chaîne agricole complète, allant de la production aux intrants, au stockage, à la transformation, au transport et à la distribution.

Une dépendance commerciale encore importante

La dépendance du Gabon vis-à-vis de l’extérieur apparaît également dans son commerce international.

Selon WITS/Banque mondiale, à partir des données UN Comtrade, le Gabon comptait 3 448 produits importés au niveau SH6 en 2023, en provenance de nombreux partenaires commerciaux. La valeur totale des importations de marchandises cette année-là atteignait environ 4,217 milliards de dollars.

Ce chiffre de 3 448 ne signifie évidemment pas que le Gabon est incapable de produire ces 3 448 produits. Il montre plutôt l’étendue du panier de marchandises provenant de l’extérieur.

La question stratégique est donc de déterminer quels produits pourraient être produits ou transformés localement de manière compétitive, particulièrement lorsqu’ils concernent l’alimentation, l’énergie, les médicaments, les matériaux de construction, les équipements et les biens essentiels.

Le débat monétaire : le franc CFA et la souveraineté

La question monétaire constitue l’autre dimension majeure du débat.

Le Gabon utilise, avec cinq autres pays de la CEMAC, le franc CFA d’Afrique centrale (XAF). Au total, le franc CFA est utilisé par 14 pays africains, répartis entre l’UEMOA et la CEMAC.

Le franc CFA est arrimé à l’euro à une parité fixe de 1 euro = 655,957 FCFA.

Les économistes critiques de ce régime monétaire mettent notamment en avant la limitation de l’autonomie de la politique monétaire nationale et les contraintes liées à une parité fixe. À l’inverse, ses défenseurs soulignent notamment la stabilité monétaire et la crédibilité associées à cet ancrage.

Le débat doit toutefois être actualisé : certaines caractéristiques historiques du franc CFA ont évolué, notamment dans l’UEMOA, où la réforme de 2019 a supprimé l’obligation de centralisation des réserves de change auprès du Trésor français.

Il serait donc réducteur de résumer la question à une opposition entre « monnaie coloniale » et « monnaie souveraine ». La véritable question économique est de savoir si le régime monétaire actuel répond suffisamment aux besoins de développement, de financement, d’investissement et de compétitivité des économies de la CEMAC.

Alors, le Gabon est-il économiquement souverain ?

Après 66 années d’indépendance, la réponse ne peut être ni totalement positive ni totalement négative.

Le Gabon a incontestablement construit des capacités économiques nationales. Il possède une compagnie pétrolière publique, détient 75 % d’Assala, possède 28,9 % de Comilog, développe la transformation locale du bois et dispose d’infrastructures minières, ferroviaires, portuaires et numériques importantes.

Mais les chiffres montrent également les limites de cette souveraineté.

En 2024, 97 % des exportations gabonaises étaient encore constituées de pétrole, de manganèse et de bois, selon la Banque mondiale.

Autrement dit, le pays reste fortement dépendant de quelques ressources naturelles pour financer ses échanges extérieurs.

Le problème n’est donc pas l’existence d’investisseurs étrangers. Ceux-ci peuvent apporter capitaux, technologies, marchés et compétences. Le véritable enjeu est la capacité de l’État et des entreprises gabonaises à négocier des participations, développer des compétences nationales, accroître la transformation locale, créer des entreprises compétitives et conserver une part croissante de la valeur ajoutée sur le territoire.

La prochaine étape : passer de la souveraineté des ressources à la souveraineté productive

La souveraineté économique ne devrait pas être mesurée uniquement à l’aune de la propriété des mines, des puits ou des forêts.

Elle devrait également être mesurée par la capacité du Gabon à transformer ses ressources, financer son économie, nourrir sa population, produire une partie significative de ses biens essentiels, développer ses entreprises nationales et maîtriser les chaînes de valeur stratégiques.

Le rachat d’Assala, la participation de l’État dans Comilog, le projet de transformation du manganèse et l’industrialisation de la filière bois constituent des étapes importantes.

Mais ils ne suffiront pas à eux seuls.

La véritable souveraineté économique du Gabon commencera lorsque le pays passera durablement d’une logique d’exportation de ressources à une logique de production, de transformation et de création de valeur au Gabon.

La question des 66 prochaines années est donc peut-être moins de savoir si le Gabon est indépendant économiquement que de déterminer quelle part de la richesse produite à partir de ses ressources naturelles est effectivement maîtrisée, transformée et conservée par l’économie nationale.

C’est à ce niveau que se situe désormais le véritable enjeu de la souveraineté économique gabonaise.

 

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