L’ONG suisse Public Eye révèle que les bureaux du négociant pétrolier Gunvor ont été perquisitionnés à Genève par le Ministère public de la Confédération. Motif: soupçons de corruption d’agents publics étrangers. Le Gabon est cité comme terrain central du dossier.
Par Pierre Mouchard
Un deal d’un milliard, sans contrat public
En juin 2024, Gunvor accorde un prêt de 1 milliard USD à la Gabon Oil Company pour l’acquisition des actifs d’Assala Energy. En contrepartie, l’accord prévoit l’exclusivité de commercialisation d’au moins 58 millions de barils de brut gabonais d’ici 2029, soit 20 à 25% de la production nationale. Les bénéfices estimés pour le trader: 200 à 250 millions USD sur 5 ans.
Aucun détail du contrat, aucune clause, aucune procédure d’appel d’offres n’ont été rendus publics à ce jour. L’opacité totale qui entoure la signature interroge sur les mécanismes de contrôle interne.
Transparence : le point aveugle
La publication des conventions et contrats signés avec des opérateurs économiques étrangers est un standard de bonne gouvernance pétrolière. Elle permet de vérifier les contreparties, d’évaluer l’intérêt national et de prévenir les risques de conflits d’intérêts.
Dans ce dossier, l’absence de publication du contrat, combinée aux soupçons d’usage d’intermédiaires et de circuits parallèles via une agence maritime basée à Dubaï, fragilise la lisibilité de la transaction. Gunvor s’était pourtant engagé en 2020 à ne plus recourir à des intermédiaires après des condamnations pour corruption au Congo-Brazzaville, en Côte d’Ivoire en 2019, puis en Équateur en 2024 avec une amende de 661 millions USD. L’enquête de Public Eye indique que cet engagement n’aurait pas été respecté au Gabon.
Crédibilité des partenaires = crédibilité du pays
La qualité et l’intégrité des opérateurs avec qui l’État contracte ont un impact direct sur la réputation du pays auprès des autres investisseurs, bailleurs et agences de notation.
Conséquences déjà visibles : perquisition à Genève, démissions en cascade chez Gunvor, démantèlement de la filiale de Dubaï, et cession de 86% du capital par le PDG. Quand un partenaire majeur s’effondre sous le poids d’enquêtes, la confiance des marchés dans la stabilité et la prévisibilité du cadre contractuel gabonais en pâtit.
L’enjeu : qui contrôle, à quel prix ?
Au-delà des individus cités dans l’enquête, la question centrale est institutionnelle : quels garde-fous garantissent que les négociations pétrolières sont conduites au nom de l’intérêt public, avec traçabilité et reddition de comptes ?
Tant que les conventions resteront confidentielles et que la sélection des partenaires ne reposera pas sur des critères de conformité et d’éthique vérifiables, le risque réputationnel pour le Gabon restera élevé. La crédibilité internationale se construit aussi sur la transparence des deals qui engagent les ressources nationales pour les 20 prochaines années.

