Le gouvernement gabonais envisage de mettre un terme au contrat qui le lie au producteur turc d’électricité flottante Karpowership. Présentée comme une réponse d’urgence à la crise énergétique qui frappe le Grand Libreville depuis plusieurs années, cette collaboration est aujourd’hui remise en question en raison de son coût, de ses implications financières et de la volonté affichée par les autorités de privilégier des solutions nationales plus durables.
Par Pierre Mouchard
Au-delà de la rupture annoncée, une interrogation demeure : la sortie du contrat Karpowership suffira-t-elle à mettre définitivement les Gabonais à l’abri des coupures d’électricité ?
Un contrat né de l’urgence énergétique
Le partenariat avec Karpowership est intervenu dans un contexte de déficit chronique de production électrique dans le Grand Libreville.
Après un premier contrat signé en 2024 et largement critiqué pour son coût, un protocole renégocié a été signé le 15 février 2025 entre l’État gabonais, la SEEG et Karpowership. Celui-ci prévoyait l’injection de 70 MW dans le réseau contre un paiement de 1,8 milliard de FCFA par mois, la fourniture du carburant restant à la charge de l’État gabonais.
Selon les autorités, cette solution devait permettre de réduire les délestages en attendant des investissements structurels dans le secteur électrique.
Combien ce contrat a-t-il coûté au Gabon ?
Le montant mensuel officiellement confirmé est de 1,8 milliard de FCFA, hors carburant.
En retenant cette valeur officielle :
- 1,8 milliard FCFA par mois
- soit 21,6 milliards FCFA par an(1,8 × 12).
Le contrat étant entré en vigueur en février 2025, le coût théorique sur 18 mois (février 2025 – juillet 2026) représente environ :
1,8 milliard × 18 = 32,4 milliards FCFA
Ce calcul correspond uniquement aux paiements mensuels annoncés publiquement. Il n’inclut pas :
- le coût du carburant fourni par l’État ;
- les éventuelles exonérations fiscales et douanières ;
- les coûts techniques de raccordement ;
- les éventuels arriérés ou pénalités.
Faute de données officielles consolidées sur ces différents postes, il est impossible de chiffrer le coût global réel du partenariat.
Les pertes : un coût financier, mais pas seulement
L’évaluation des pertes dépend de ce que l’on entend par « pertes ».
Sur le plan budgétaire, le Gabon a consacré plusieurs dizaines de milliards de francs CFA à une solution qualifiée dès l’origine de transitoire.
Cependant, il n’est pas exact d’affirmer que cette somme constitue une « perte sèche ».
En contrepartie de ces paiements, Karpowership a effectivement fourni une capacité supplémentaire destinée à soutenir l’alimentation électrique du Grand Libreville.
En revanche, plusieurs difficultés ont marqué l’exécution du partenariat :
- des retards dans le projet ;
- des critiques sur le coût initial du contrat signé en 2024 ;
- des soupçons ayant conduit à des investigations administratives ;
- des tensions liées aux impayés de la SEEG envers Karpowership.
En mars 2026, l’entreprise turque avait même exigé le règlement immédiat de 15 milliards FCFA, menaçant d’interrompre sa production en raison d’arriérés de paiement. Les discussions engagées avec les autorités avaient finalement permis d’éviter un arrêt immédiat de la fourniture d’électricité.
Que gagne le Gabon en sortant du contrat ?
À ce stade, plusieurs bénéfices potentiels peuvent être identifiés, mais ils doivent être présentés avec prudence.
Si le contrat est effectivement interrompu :
- l’État pourrait ne plus supporter une dépense mensuelle de 1,8 milliard FCFAau titre de la fourniture d’électricité (hors éventuels coûts de remplacement) ;
- la dépendance à une solution d’urgence étrangère serait réduite ;
- les ressources publiques pourraient être redirigées vers des investissements durables dans les centrales nationales, les barrages, le gaz ou le renforcement du réseau.
Ces bénéfices restent potentiels, car ils dépendront des capacités effectivement mises en service pour remplacer la production de Karpowership.
Mais quitter Karpowership suffira-t-il à supprimer les délestages ?
À ce jour, rien ne permet de l’affirmer.
Les documents officiels et les analyses du secteur montrent que les difficultés électriques du Gabon ne résultent pas uniquement du contrat Karpowership.
Parmi les causes régulièrement identifiées figurent notamment :
- des infrastructures vieillissantes ;
- un déficit de production ;
- un réseau de transport insuffisant ;
- des besoins d’investissements estimés à 475 milliards FCFApour moderniser les installations, selon les conclusions d’un audit évoqué par la SEEG.
Le Pacte national de l’énergie élaboré avec l’appui de la Banque mondiale souligne lui aussi que la centrale flottante de 150 MW constitue une solution transitoire, destinée à sécuriser l’approvisionnement pendant environ trois ans, le temps de développer des capacités de production plus durables.
Autrement dit, mettre fin au contrat Karpowership ne supprimera pas automatiquement les causes structurelles des délestages.
Si aucune capacité équivalente n’est remplacée par de nouvelles infrastructures, le risque de tensions sur le réseau pourrait demeurer.
Une décision qui devra être suivie d’investissements lourds
La volonté du gouvernement de sortir d’un contrat coûteux répond à une logique de maîtrise des dépenses publiques et de recherche d’une plus grande souveraineté énergétique.
Mais l’avenir du secteur dépendra surtout de la rapidité avec laquelle seront réalisés les investissements dans les centrales nationales, le réseau de transport et les infrastructures de distribution.
Le véritable enjeu n’est donc pas uniquement de quitter Karpowership, mais de réussir à remplacer durablement les capacités de production que cette centrale flottante apportait au réseau.
En l’état des informations disponibles, aucune source officielle ne permet d’affirmer que la fin du contrat garantira la disparition des coupures d’électricité. Cette question ne pourra être tranchée qu’à la lumière des nouvelles capacités effectivement installées et de l’évolution de l’état du réseau électrique national.

