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Seydou Kane : l’homme d’affaires malien, une épine pour la construction de la Ve République ?

De l’ère Bongo-Accrombessi aux chantiers de la Ve République, l’ascension de Seydou Kane soulève de nouvelles interrogations. Alors que CITP s’est vu confier d’importants travaux routiers, des activistes réclament désormais son éviction au nom de la rupture avec l’ancien système.

Par Adèle Engo

Il y a des carrières qui racontent une époque. Et il y a des carrières qui deviennent, malgré elles, le miroir des contradictions d’un système.

Au Gabon, le nom de Seydou Kane revient aujourd’hui au centre du débat. À la tête du Consortium international des travaux publics (CITP), l’homme d’affaires est devenu un acteur particulièrement visible des grands chantiers routiers du Grand Libreville.

Mais cette visibilité n’est pas seulement économique.

Depuis plusieurs semaines, des activistes gabonais contestent publiquement la place occupée par l’entrepreneur dans les programmes d’infrastructures. Leur grief : comment expliquer qu’un homme présenté comme proche des réseaux de l’ancien pouvoir puisse continuer à occuper une position aussi importante dans la nouvelle architecture économique issue de la Ve République ?

La question est posée. Et elle dérange.

UNE PRÉSENCE QUI TRAVERSE LES RÉGIMES

Le paradoxe est difficile à ignorer.

En janvier 2025, le ministre des Travaux publics avait inspecté plusieurs chantiers confiés à CITP dans le Grand Libreville, représentant alors près de 30 kilomètres de voiries en pavage, béton bitumineux et béton armé.

En août 2026, nouvelle séquence : le président Brice Clotaire Oligui Nguema s’est rendu sur plusieurs sites réalisés ou pris en charge par CITP. Selon les comptes rendus publiés à l’époque, le chef de l’État a demandé à l’entreprise de poursuivre la réalisation de nouvelles routes et infrastructures.

Autrement dit : alors que le discours politique de la nouvelle République met l’accent sur la rupture avec certaines pratiques du passé, Seydou Kane reste, lui, bel et bien présent sur le terrain.

C’est précisément cette continuité que dénoncent ses détracteurs.

LE FANTÔME D’ACCROMBESSI

Pour comprendre la polémique actuelle, il faut remonter à l’époque d’Ali Bongo Ondimba.

Seydou Kane avait alors acquis une réputation d’homme d’affaires particulièrement introduit dans les cercles du pouvoir. Plusieurs publications l’ont présenté comme un proche de Maixent Accrombessi, ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo.

Cette proximité n’est pas seulement une rumeur née des réseaux sociaux.

En 2015, Le Monde rapportait que Tracfin s’était intéressé à un virement de plus de 300 000 euros, effectué en juin 2006 par la société française Marck vers un compte monégasque appartenant à une société gabonaise gérée par Seydou Kane. Le dossier concernait notamment un contrat de 7 millions d’euros entre Marck et le ministère gabonais de l’Intérieur.

En novembre 2015, Seydou Kane a été interpellé à l’aéroport Charles-de-Gaulle puis mis en examen par la justice française dans cette affaire. Le Monde indiquait alors qu’il était notamment poursuivi pour des faits de corruption d’agent public étranger et blanchiment, dans le cadre de l’enquête Marck.

Ces éléments judiciaires historiques constituent aujourd’hui l’un des fondements des critiques formulées par ses adversaires.

LES RÉVÉLATIONS DE PIERRE PÉAN REMISES SUR LA TABLE

Les activistes ressortent également les passages consacrés à Seydou Kane dans l’ouvrage de Pierre Péan, Nouvelles affaires africaines : mensonges et pillages au Gabon, publié en 2014.

Le journaliste y évoquait notamment les relations d’affaires et les circuits financiers attribués à Seydou Kane et à l’entourage de Maixent Accrombessi. Ces éléments ont depuis été largement repris dans la presse et dans les débats autour des réseaux d’affaires de l’ancien régime.

L’épisode du Bourget, régulièrement cité dans les publications consacrées à l’homme d’affaires, fait également partie des éléments remis en circulation par les activistes.

LE VRAI PARADOXE : COMMENT EXPLIQUER CETTE CONTINUITÉ ?

C’est ici que le dossier devient politiquement explosif.

Le pouvoir issu de la Ve République a placé la rupture avec l’ancien système, la restauration de la confiance et la transformation de l’État parmi les thèmes majeurs de son discours politique.

Or, sur le terrain économique, certains acteurs issus de l’ancien environnement continuent de travailler avec l’État.

Seydou Kane en constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus visibles.

Pour ses détracteurs, le problème n’est donc pas uniquement de savoir si CITP sait construire une route.

Le problème est de savoir selon quels critères l’État choisit ses partenaires.

Faut-il privilégier l’expérience et les capacités techniques d’une entreprise lorsqu’elle dispose des moyens nécessaires pour réaliser rapidement des infrastructures ?

Ou faut-il également examiner le parcours, les réseaux et les controverses entourant les dirigeants de ces entreprises avant de leur confier des marchés publics ?

Voilà le véritable débat.

L’ARGUMENT DE L’EFFICACITÉ CONTRE CELUI DE LA RUPTURE

Sur le terrain, CITP peut faire valoir des réalisations concrètes.

L’entreprise intervient depuis plusieurs années dans les travaux routiers à Libreville, Owendo et Akanda. En 2021 déjà, elle avait été chargée de travaux représentant environ 13 kilomètres de voiries dans plusieurs quartiers du Grand Libreville.

En 2025, ce sont près de 30 kilomètres de voiries qui étaient concernés par les travaux inspectés par le ministre des Travaux publics.

Et en 2026, l’entreprise continue d’être sollicitée.

Le pouvoir peut donc défendre une logique simple : les routes doivent être construites, et l’État travaille avec les entreprises qui disposent des capacités techniques pour les réaliser.

Les activistes répondent par une autre question : la rupture annoncée peut-elle se limiter aux discours si les mêmes réseaux économiques continuent d’occuper une place centrale ?

Seydou Kane, Symbole ou simple entrepreneur?

C’est peut-être là que se trouve le cœur du problème.

Pour ses soutiens, Seydou Kane est avant tout un entrepreneur qui construit, investit et emploie.

Pour ses adversaires, il incarne au contraire une certaine continuité avec les réseaux économiques de l’ancien régime.

Entre ces deux lectures, les faits établis permettent au moins de constater une chose : l’homme d’affaires a traversé plusieurs séquences politiques du Gabon et demeure aujourd’hui un partenaire visible de l’État dans le secteur stratégique des infrastructures.

Dès lors, une question demeure.

Si la nouvelle République entend réellement tourner la page de certaines pratiques de l’ancien système, où place-t-elle la frontière entre continuité administrative, compétence économique et rupture politique ?

Et surtout : quels critères précis doivent déterminer qu’un entrepreneur est digne de la confiance de l’État ?

Les activistes demandent le départ de Seydou Kane.

Le pouvoir, lui, continue pour l’instant de travailler avec CITP.

Entre les deux, il y a une exigence qui devrait dépasser les slogans : la transparence sur les marchés publics, les critères de sélection, l’exécution des contrats et la traçabilité des responsabilités.

Car au bout du compte, le débat ne devrait pas seulement porter sur un homme.

Il devrait porter sur la manière dont la Ve République choisit ceux à qui elle confie la reconstruction du Gabon.

 

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