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Jean Nnena Ella, l’un des pionniers de la formation professionnelle au Gabon : la mémoire d’un bâtisseur oublié

Il existe des hommes dont le nom s’efface progressivement de la mémoire collective alors même que leur œuvre continue de vivre à travers les institutions qu’ils ont contribué à bâtir. Jean Nnena Ella appartient à cette génération de Gabonais qui, dans les premières années de l’indépendance, ont consacré leur savoir et leurs compétences à la construction des capacités nationales. Ingénieur en thermodynamique, cadre technique et responsable de la formation professionnelle, il fut l’un des acteurs de la structuration de ce secteur au Gabon. Décédé prématurément en 1988, il laisse derrière lui un parcours qui mérite aujourd’hui d’être redécouvert.

Par Ken Pickot

Un fils de la province du Woleu-Ntem devenu ingénieur

Jean Nnena Ella naît en 1946 à Ongozock, près de Bitam, dans la province du Woleu-Ntem.

Il grandit dans cette région et commence son parcours scolaire à Nkolmessas, où il est accueilli chez ses oncles maternels. Il poursuit ensuite ses études secondaires au Collège Jésus-Marie de Bitam.

Jean Nnena Ella pionnier de la formation professionnelle ©.D.R

À une époque où l’accès aux études supérieures demeure encore limité pour de nombreux jeunes Gabonais, il s’engage dans une formation technique.

Ensuite, il rejoint le Centre d’apprentissage professionnel d’Owendo (CAPO), qui deviendra par la suite le Lycée technique Omar-Bongo. Il y prépare une formation technique sanctionnée par l’obtention du baccalauréat série F3 en 1964.

Ses résultats lui permettent de figurer parmi les meilleurs élèves de sa promotion.

Cette réussite scolaire ouvre alors à Jean Nnena Ella les portes de l’enseignement supérieur à l’étranger. Dans le cadre de la coopération entre le Gabon et Israël, l’État gabonais lui accorde une bourse d’études.

Il part ainsi poursuivre sa formation en Israël et obtient, au terme de son cursus, un diplôme de Docteur-Ingénieur en thermodynamique.

Pour ce jeune Gabonais originaire du Woleu-Ntem, ce parcours constitue déjà une réussite remarquable. Mais son histoire ne fait alors que commencer.

Mettre la connaissance au service du Gabon

De retour au pays, Jean Nnena Ella intègre la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG).

Ingénieur de formation, il aurait pu poursuivre une carrière exclusivement consacrée à la technique. Son parcours prend pourtant une autre dimension lorsque ses compétences sont mises au service d’un chantier plus vaste : la formation des compétences gabonaises.

Le Gabon des premières décennies de l’indépendance doit en effet relever un défi majeur : disposer de cadres, de techniciens et de professionnels capables d’accompagner le développement du pays.

C’est dans ce contexte que Jean Nnena Ella, avec son frère et condisciple Odilon Lepa, est associé à la mise en place et au développement de structures consacrées à la formation professionnelle.

Selon les informations familiales, confortées par les éléments biographiques publiés dans le quotidien L’Union au moment de son décès en octobre 1988, le président Albert-Bernard Bongo lui confie notamment la mission de contribuer au développement de la formation professionnelle au Gabon.

Cette responsabilité dépasse la simple gestion administrative d’un établissement.

Elle participe d’une vision : former des Gabonais capables de maîtriser les métiers techniques dont le pays avait besoin pour construire son économie.

Un pionnier au cœur de la formation professionnelle

Jean Nnena Ella exerce successivement plusieurs responsabilités dans ce secteur.

Il devient notamment :

  • Premier directeur du Centre de formation et de perfectionnement professionnel (CFPP) de Nkembo ;
  • Directeur technique de l’Agence nationale de formation et de perfectionnement professionnels (ANFPP) ;
  • Conseiller technique du ministre chargé de la Formation professionnelle.

Ces responsabilités le placent au cœur de la construction du dispositif gabonais de formation professionnelle.

L’importance historique de cette mission est aujourd’hui d’autant plus évidente que la formation professionnelle constitue un instrument essentiel de développement économique et d’insertion des jeunes.

Les institutions actuelles du secteur trouvent d’ailleurs leurs racines dans cette période. L’Agence nationale de formation et de perfectionnement professionnels (ANFPP) a été créée en 1973 et a constitué pendant plusieurs décennies l’un des principaux instruments publics de formation professionnelle du pays.

Autrement dit, les structures actuelles ne sont pas apparues ex nihilo. Elles sont le résultat d’une histoire institutionnelle et humaine à laquelle ont contribué plusieurs générations de responsables, de formateurs, de techniciens et de cadres.

Jean Nnena Ella appartient à cette première génération de bâtisseurs.

Un homme disparu trop tôt

Le destin de Jean Nnena Ella s’interrompt brutalement.

Frappé par la maladie, il décède le 4 octobre 1988 à l’hôpital général de Libreville.

Il n’a alors que 42 ans.

Sa disparition intervient alors qu’il est encore dans la pleine maturité de sa vie professionnelle et qu’il appartient à une génération appelée à jouer un rôle important dans la consolidation des institutions nationales.

Dans les colonnes du quotidien L’Union d’octobre 1988, son parcours et sa disparition sont alors rapportés à l’attention du public.

Mais près de quatre décennies plus tard, son nom reste largement méconnu du grand public.

Quand la mémoire des bâtisseurs s’efface

C’est précisément cette disparition progressive de la mémoire qui interpelle.

Comment expliquer qu’un homme ayant contribué à la construction des premières structures de formation professionnelle du Gabon soit aujourd’hui si peu connu des générations qui bénéficient pourtant de l’héritage institutionnel auquel il a participé ?

La question dépasse largement le seul cas de Jean Nnena Ella.

Elle renvoie à un enjeu plus profond : la capacité d’une nation à conserver la mémoire de celles et ceux qui ont contribué à son édification.

Le développement d’un pays ne repose pas uniquement sur les présidents, les ministres ou les grandes figures politiques. Il est également porté par des ingénieurs, des enseignants, des médecins, des juristes, des techniciens, des entrepreneurs et des fonctionnaires qui construisent, souvent dans l’ombre, les institutions dont les générations suivantes bénéficient.

Jean Nnena Ella était de ceux-là.

Donner un nom à une partie de cette histoire

À l’heure où le Gabon entend renforcer son système de formation professionnelle et mieux préparer sa jeunesse aux exigences du marché du travail, la mémoire de ses pionniers pourrait prendre une nouvelle dimension.

Pourquoi ne pas envisager de donner le nom de Jean Nnena Ella à un établissement, un centre, une salle de cours, un amphithéâtre ou une infrastructure dédiée à la formation professionnelle ?

Une telle initiative ne constituerait pas simplement une reconnaissance familiale.

Elle serait un acte de mémoire nationale.

Donner son nom à un lieu de formation permettrait surtout de transmettre aux jeunes générations une histoire : celle d’un Gabon qui, dès les premières années de son indépendance, a compris la nécessité de former ses propres compétences.

Ce serait aussi rappeler qu’avant les infrastructures modernes, les programmes actuels et les dispositifs contemporains de formation, des hommes ont consacré leur intelligence, leur énergie et parfois leur vie à poser les premières pierres.

L’hommage ne doit pas attendre l’oubli

Jean Nnena Ella est mort à 42 ans.

Il n’aura pas eu le temps de voir évoluer les institutions auxquelles il avait consacré une partie de sa carrière. Il n’aura pas non plus connu les générations de jeunes Gabonais qui, des décennies plus tard, continueraient à être formées dans les structures issues de cette longue histoire.

Mais une œuvre ne disparaît pas nécessairement avec celui qui l’a accomplie.

Elle demeure dans les institutions, dans les compétences transmises et dans les parcours de ceux qui en ont bénéficié.

La question est désormais de savoir si la République choisira de préserver cette mémoire.

À l’ère de la Ve République, où la question de la transmission, de la compétence et de la construction d’un État durable occupe une place centrale, réhabiliter les bâtisseurs de la première génération pourrait constituer un acte fort.

Jean Nnena Ella ne demande évidemment plus rien.

Mais une nation peut choisir de ne pas oublier.

Et pour un pays qui cherche à construire son avenir, honorer ceux qui ont contribué à bâtir ses fondations n’est pas regarder vers le passé : c’est apprendre à reconnaître la valeur de ceux qui ont préparé l’avenir.

Peut-être qu’un jour, un jeune Gabonais entrant dans un établissement de formation professionnelle portant le nom de Jean Nnena Ella demandera :

« Qui était Jean Nnena Ella ? »

Et qu’on pourra alors lui répondre :

« C’était l’un de ceux qui, bien avant toi, ont contribué à apprendre au Gabon à former ses propres compétences. »

 

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