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Manganèse gabonais : Paris renforce son emprise sur Eramet, Libreville face à l’épreuve de l’industrialisation

L’État français va devenir le premier actionnaire d’Eramet à la faveur d’une augmentation de capital de 500 millions d’euros, soit près de 328 milliards de FCFA. Officiellement destinée à redresser les finances du groupe et à sécuriser les approvisionnements en métaux critiques, cette opération intervient alors que le Gabon et Eramet ont engagé des discussions pour transformer jusqu’à 700 000 tonnes de manganèse par an sur le territoire national d’ici à fin 2031. Entre opportunité de financement et risque de nouvelles tensions sur les priorités industrielles, Libreville devra obtenir des engagements concrets.

Par Pierre Mouchard

Un État français bientôt premier actionnaire d’Eramet

Le 12 octobre 2026, le gouvernement français a annoncé le renforcement de sa participation au capital d’Eramet, groupe minier et métallurgique présent notamment dans le manganèse, le nickel et le lithium. L’opération s’inscrit dans le cadre d’une augmentation de capital de 500 millions d’euros prévue au quatrième trimestre 2026, destinée à consolider les fonds propres du groupe et à améliorer sa capacité à respecter ses engagements financiers.

Par l’intermédiaire de l’Agence des participations de l’État (APE), Paris détient actuellement 27,1 % du capital. À l’issue de l’opération, l’État deviendra le premier actionnaire du groupe, devant Sorame-CEIR, la structure représentant les intérêts de la famille Duval. Les droits de vote effectifs de l’APE ne devront toutefois pas dépasser 49 % en assemblée générale. L’opération ne correspond donc pas, en l’état, à une nationalisation majoritaire d’Eramet.

Le mécanisme annoncé prévoit que l’État souscrive à l’augmentation de capital à hauteur de sa participation actuelle et acquière tout ou partie des droits préférentiels de souscription détenus par Sorame-CEIR. Des mécanismes complémentaires d’achat et de vente d’actions nouvelles sont également prévus selon les modalités précisées par le groupe.

Pour Paris, l’objectif est explicite : renforcer la souveraineté industrielle française et européenne en sécurisant l’accès aux minerais et métaux critiques. Le ministre français de l’Économie, Roland Lescure, a présenté l’opération comme un engagement en faveur de l’indépendance de la France dans ce domaine.

Un groupe fragilisé financièrement

Cette montée au capital intervient dans une période délicate pour Eramet. Le groupe a enregistré une perte nette importante en 2025 et affichait un endettement net de 1,868 milliard d’euros à la fin du premier semestre 2026. Son rapport financier semestriel fait également état d’un résultat net négatif de 146 millions d’euros pour le premier semestre 2026, hors Société Le Nickel (SLN).

L’augmentation de capital doit permettre de renforcer la structure financière du groupe, de préserver le respect de ses engagements bancaires et de soutenir la poursuite de sa stratégie. Eramet indique également travailler sur deux autres leviers : l’amélioration de sa performance opérationnelle et la monétisation de certains actifs.

Pour le groupe, cette opération constitue un soutien financier majeur. Pour l’État français, elle représente aussi un moyen d’accroître son influence sur les orientations d’un acteur industriel considéré comme stratégique.

Mais une question demeure : cette intervention publique favorisera-t-elle les investissements industriels dans les pays où Eramet exploite ses ressources, notamment au Gabon, ou conduira-t-elle à privilégier avant tout la sécurisation des approvisionnements français et européens ?

Le Gabon directement concerné par le repositionnement de Paris

L’enjeu est considérable pour Libreville. Eramet est un acteur central de la filière gabonaise du manganèse à travers sa participation majoritaire dans la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), qui exploite le gisement de Moanda, ainsi que sa présence dans la Société d’exploitation du Transgabonais (Setrag), opérateur ferroviaire essentiel à l’acheminement du minerai vers le port d’Owendo.

Le manganèse gabonais occupe ainsi une place importante dans la chaîne de valeur internationale du groupe. Toute évolution de sa stratégie financière et industrielle peut avoir des répercussions sur les capacités de production, les infrastructures logistiques, les emplois et les projets de transformation locale.

Cette nouvelle configuration actionnariale intervient surtout moins de trois mois après la signature, le 20 juillet 2026 à Paris, d’un protocole d’accord entre Eramet, sa filiale gabonaise et la République gabonaise. L’objectif annoncé est d’étudier des solutions industrielles permettant de transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai de manganèse par an au Gabon d’ici à fin 2031.

Il convient toutefois de souligner un point essentiel : ce protocole constitue une feuille de route industrielle et non une décision définitive d’investissement pour les trois projets envisagés. Leur réalisation dépendra notamment des études techniques, de leur rentabilité et de la disponibilité d’une énergie compétitive.

Trois projets industriels à l’étude, jusqu’à 700 000 tonnes par an

La feuille de route annoncée entre le Gabon et Eramet porte sur trois scénarios de transformation locale du manganèse. Les capacités et échéances détaillées ci-dessous sont celles présentées dans les éléments de projet communiqués et restent à confirmer dans les décisions d’investissement définitives.

  1. Une unité de production d’oxyde de manganèse

Le premier projet porte sur une unité de production d’oxyde de manganèse, envisagée dans la zone de Libreville. Les éléments disponibles évoquent un volume de 20 000 tonnes de minerai et un démarrage potentiel en 2028.

  1. La modernisation du Complexe métallurgique de Moanda

Le deuxième scénario concerne le Complexe métallurgique de Moanda (CMM). Il viserait le traitement de 150 000 tonnes de minerai pour une production annoncée de 70 000 tonnes d’alliages, avec un redémarrage envisagé en 2029.

  1. Une nouvelle usine côtière d’alliages

Le troisième projet, le plus important en volume, consisterait à construire une nouvelle unité industrielle sur la façade côtière. Elle traiterait potentiellement 530 000 tonnes de minerai pour produire 265 000 tonnes d’alliages.

Ensemble, ces trois scénarios représentent une ambition industrielle importante pour le Gabon. Leur concrétisation pourrait accroître la valeur ajoutée produite localement, développer les compétences industrielles et créer des emplois au-delà des activités extractives et logistiques.

Cependant, les volumes annoncés ne doivent pas être assimilés à des capacités déjà financées, construites ou opérationnelles. La prochaine étape déterminante sera la validation des études et la conclusion d’engagements industriels et financiers fermes.

Pourquoi l’arrivée de l’État français peut-elle accélérer les projets ?

Le premier scénario est celui d’un effet positif sur les investissements.

En renforçant les fonds propres d’Eramet, l’augmentation de capital doit réduire la pression financière pesant sur le groupe et contribuer à préserver sa capacité de financement. Une entreprise dont le bilan est consolidé peut, en principe, aborder plus favorablement les investissements industriels de long terme et les discussions avec les établissements prêteurs.

Pour le Gabon, cela pourrait améliorer les perspectives de réalisation des projets de transformation du manganèse. La présence accrue de l’État français pourrait également favoriser une meilleure coordination entre les objectifs industriels d’Eramet et les intérêts stratégiques de Paris.

Les deux pays peuvent, en effet, trouver un terrain d’entente : la France souhaite sécuriser ses approvisionnements en métaux critiques, tandis que le Gabon entend accroître la transformation locale de ses ressources naturelles.

La création de capacités métallurgiques au Gabon pourrait servir ces deux objectifs, à condition que les investissements soient économiquement viables et que les intérêts du pays producteur soient effectivement pris en compte.

Il serait néanmoins prématuré d’affirmer que la recapitalisation garantit le financement des trois projets gabonais. Les 500 millions d’euros sont destinés à l’ensemble du groupe Eramet et non à une enveloppe spécifiquement réservée au Gabon.

Pourquoi cette nouvelle configuration peut-elle aussi compliquer les négociations ?

  1. Des priorités stratégiques qui ne se confondent pas nécessairement

La France justifie son intervention par la sécurisation des approvisionnements en minerais et métaux critiques. Le Gabon, de son côté, cherche à augmenter la transformation locale de son manganèse afin de capter une part plus importante de la valeur ajoutée.

Ces objectifs peuvent converger, mais ils ne sont pas automatiquement identiques.

Pour Libreville, l’enjeu est de transformer davantage de minerai sur place, de développer des activités métallurgiques et de renforcer les retombées économiques nationales. Pour Paris, la priorité affichée est de sécuriser les approvisionnements nécessaires aux industries françaises et européennes.

Une divergence pourrait apparaître si les besoins d’approvisionnement en minerai brut, les contraintes de rentabilité du groupe ou les arbitrages entre ses différentes implantations entraient en concurrence avec les ambitions industrielles du Gabon.

Il ne serait toutefois pas rigoureux d’affirmer que l’État français cherchera nécessairement à freiner la transformation locale. Cette hypothèse doit être évaluée à partir des décisions concrètes d’Eramet, des accords conclus avec Libreville et des investissements effectivement engagés.

  1. Les 328 milliards de FCFA ne constituent pas un financement destiné au Gabon

L’un des principaux risques d’interprétation consiste à présenter l’augmentation de capital comme une enveloppe disponible pour les usines gabonaises.

Il n’en est rien. Les quelque 328 milliards de FCFA correspondent à la conversion approximative des 500 millions d’euros prévus pour la recapitalisation d’Eramet. Cette somme doit renforcer la situation financière du groupe dans son ensemble, qui possède des activités dans plusieurs pays.

Le Gabon devra donc convaincre Eramet de retenir ses projets parmi les investissements prioritaires du groupe. Cela suppose de disposer d’études de faisabilité solides, d’un cadre réglementaire prévisible, d’infrastructures adaptées et de garanties économiques suffisantes.

La présence accrue de l’État français peut constituer un levier politique, mais elle ne remplace ni la décision du conseil d’administration ni les engagements financiers nécessaires à la réalisation des projets.

  1. L’énergie, une condition déterminante de la transformation locale

Le troisième enjeu, et sans doute l’un des plus structurants, concerne l’approvisionnement énergétique.

Le protocole du 20 juillet 2026 souligne explicitement la nécessité d’un accès à une énergie compétitive pour assurer la viabilité économique des projets. Le Gabon s’est engagé à contribuer à la mise en place de ces conditions.

Or, les activités métallurgiques sont énergivores. La compétitivité d’une usine dépend non seulement du prix de l’électricité, mais également de la disponibilité de la puissance nécessaire, de la continuité de l’approvisionnement et de la fiabilité des infrastructures.

En l’absence de garanties énergétiques crédibles, un projet industriel peut devenir trop coûteux ou perdre sa compétitivité face à d’autres sites de production.

Le principe reste clair : sans une stratégie énergétique cohérente avec les besoins de l’industrie, la recapitalisation d’Eramet ne suffira pas à garantir la réalisation des investissements au Gabon.

L’échéance de 2029 : un test pour la stratégie industrielle gabonaise

Le débat prend une dimension supplémentaire avec l’objectif gabonais de mettre fin à l’exportation du manganèse à l’état brut à partir de 2029, objectif dont les modalités et le calendrier doivent être appréciés au regard des textes et décisions officiellement applicables.

Si cette orientation est maintenue, elle impliquera une augmentation progressive des capacités de transformation nationale, mais aussi des investissements, des infrastructures et des débouchés commerciaux adaptés.

Le calendrier pose donc une question de cohérence : comment faire correspondre l’échéance de 2029 avec des projets dont certains démarrages sont envisagés à partir de 2028 et dont l’achèvement global est visé à fin 2031 ?

Une partie de la réponse dépendra de la capacité du Gabon à distinguer les mesures transitoires nécessaires à la continuité de l’activité minière des engagements de transformation à moyen terme. Elle dépendra également de la nature exacte des obligations imposées aux opérateurs et de leur calendrier d’application.

Pour éviter que l’ambition industrielle ne se limite à une déclaration politique, Libreville devra obtenir des engagements mesurables, assortis d’échéances réalistes et de mécanismes de suivi.

De la feuille de route aux investissements fermes : le défi de Libreville

Au-delà du changement d’actionnaire, la question centrale est désormais celle de l’exécution.

Pour défendre ses intérêts, le Gabon devra chercher à traduire le protocole d’accord du 20 juillet en décisions d’investissement précises. Cela implique notamment :

  • Un calendrier contraignant, précisant les étapes des études, les décisions finales d’investissement, les travaux et les mises en service.
  • Un plan de financement identifiable, distinguant les capitaux apportés par Eramet, les financements bancaires et les éventuelles contributions d’autres partenaires.
  • Des engagements énergétiques vérifiables, portant sur les volumes disponibles, la continuité de l’approvisionnement, les tarifs et les infrastructures nécessaires.
  • Des objectifs industriels mesurables, précisant les capacités de transformation, les volumes effectivement produits et les échéances de montée en puissance.
  • Des mécanismes de suivi et de responsabilité, permettant de mesurer les progrès, d’identifier les retards et de prévoir les conséquences d’un éventuel non-respect des engagements, dans le cadre des contrats négociés.

Ces instruments ne sont pas de simples formalités. Ils sont indispensables pour préserver les intérêts du Gabon dans une relation où l’entreprise partenaire poursuit également des objectifs financiers et stratégiques internationaux.

Conclusion : une opportunité à convertir en résultats

L’entrée renforcée de l’État français au capital d’Eramet constitue un changement important dans la gouvernance du groupe. Elle peut contribuer à stabiliser sa situation financière et, potentiellement, à améliorer les perspectives de ses investissements au Gabon. Mais elle ne garantit pas, à elle seule, la construction des trois installations envisagées ni la transformation de 700 000 tonnes de manganèse par an d’ici à fin 2031.

Pour le Gabon, l’enjeu consiste à transformer cette nouvelle configuration en levier de négociation. La proximité entre les intérêts stratégiques français et les ambitions industrielles gabonaises peut favoriser un accord gagnant-gagnant, à condition que les objectifs de transformation locale soient intégrés dans des engagements précis.

À l’inverse, si les projets restent au stade des études, si l’approvisionnement énergétique n’est pas garanti ou si les décisions d’investissement sont régulièrement reportées, l’augmentation de capital d’Eramet ne produira qu’un effet indirect sur l’économie gabonaise.

La véritable mesure du succès ne sera donc ni le montant de la recapitalisation ni le poids de l’État français au capital d’Eramet, mais le nombre d’investissements effectivement réalisés au Gabon, les volumes de manganèse transformés sur place, les emplois créés et la valeur ajoutée conservée dans l’économie nationale.

Pour Libreville, le défi est désormais de faire de cette nouvelle configuration actionnariale un instrument de développement industriel, et non une simple évolution de la gouvernance d’un groupe minier international.

 

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