Alors que le Gabon reste fortement dépendant des importations céréalières, le manioc pourrait-il contribuer à réduire une partie de ses achats de blé à l’étranger ? La question prend une nouvelle dimension avec les initiatives engagées pour structurer la chaîne de valeur du manioc. Entre potentiel agricole, transformation industrielle, compétitivité des prix et création de valeur locale, le véritable défi consiste désormais à passer de la production vivrière à une véritable filière agro-industrielle.
Par Louis-Paul MODOS ; Chroniqueur économique

Une dépendance importante aux importations
Le Gabon demeure fortement dépendant des importations pour son approvisionnement céréalier. Selon la FAO, les importations représentent environ 90 % de l’utilisation totale des céréales dans le pays. Pour 2025, l’organisation estimait les besoins d’importation de blé à environ 140 000 tonnes. Pour 2026, cette estimation atteint 170 000 tonnes.
Les données commerciales disponibles permettent également de mesurer l’importance des achats extérieurs. Selon les données UN Comtrade reprises par la Banque mondiale, le Gabon a importé en 2024 environ 103 863 tonnes de blé et méteil, pour une valeur déclarée d’environ 25,3 millions de dollars. La France représentait la principale origine de ces importations.
Ces chiffres doivent toutefois être correctement interprétés. Les 103 863 tonnes correspondent à des échanges enregistrés en 2024, tandis que les 140 000 tonnes pour 2025 et 170 000 tonnes pour 2026 correspondent aux besoins d’importation estimés par la FAO, et non nécessairement aux volumes effectivement importés.
La question est alors posée : une partie de cette dépendance pourrait-elle être réduite grâce à une matière première agricole produite localement ?
Le manioc, une ressource déjà présente
Le manioc constitue l’une des principales cultures vivrières du Gabon. Le Recensement général de l’agriculture confirme son importance dans les systèmes agricoles du pays.
Le problème n’est donc pas l’absence de matière première. Il réside davantage dans la capacité à transformer une production agricole dispersée en une chaîne de valeur organisée, capable d’approvisionner régulièrement l’industrie agroalimentaire.
Cette transformation suppose de maîtriser plusieurs étapes : production, collecte, transport, stockage, transformation, séchage, broyage, conditionnement, contrôle qualité et distribution.
Autrement dit, produire du manioc ne suffit pas à créer une industrie du manioc.
Le manioc peut-il remplacer une partie du blé ?
La réponse est oui, mais avec des limites technologiques.
Le manioc peut être transformé en farine, amidon ou fécule et être utilisé dans différentes préparations alimentaires. Il peut notamment entrer dans la composition de certains produits fabriqués aujourd’hui principalement à partir de farine de blé.
Mais le manioc ne possède pas les mêmes propriétés technologiques que le blé. Le blé contient du gluten, qui joue notamment un rôle important dans la structure et la capacité de rétention des gaz de la pâte boulangère. Le manioc, lui, n’en contient pas naturellement.
Le remplacement intégral du blé n’est donc pas l’hypothèse la plus réaliste pour la boulangerie.
L’enjeu serait plutôt de développer des farines composites blé-manioc, avec des taux de substitution déterminés scientifiquement selon les produits concernés.
Des travaux scientifiques référencés par la FAO montrent notamment que certaines formulations permettent d’incorporer de la farine de manioc dans le pain, avec des résultats dépendant du taux de substitution et du procédé utilisé.
Le Gabon a déjà expérimenté
L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle au Gabon.
Des expériences de production de pain à base de farine de manioc ont déjà été menées. Mais leur passage à une production industrielle durable s’est heurté à plusieurs contraintes.
En 2022, l’Agence gabonaise de presse rapportait notamment que la farine de manioc était alors vendue autour de 750 FCFA le kilogramme, contre environ 350 FCFA pour la farine de blé, selon les déclarations du Syndicat des boulangers du Gabon.
Ces prix sont historiques et ne doivent pas être considérés comme les prix du marché en 2026. Ils illustrent néanmoins une difficulté essentielle : une matière première produite localement n’est pas automatiquement moins chère qu’une matière première importée une fois transformée industriellement.
Pourquoi ?
Parce que le prix final dépend non seulement du coût du manioc, mais également de la collecte, du transport, de l’énergie, du séchage, des équipements, du financement, du stockage et du conditionnement.
Le véritable défi : passer de la culture à l’industrie
Pour rendre la farine de manioc compétitive, il faut donc raisonner en termes de chaîne de valeur.
Production → collecte → transport → transformation → séchage → broyage → contrôle qualité → conditionnement → distribution → industrie alimentaire.
Une faiblesse sur l’un de ces maillons peut augmenter considérablement le coût du produit final.
Le développement d’une filière industrielle nécessiterait donc d’améliorer simultanément les rendements agricoles, la disponibilité des racines, l’organisation des producteurs, les infrastructures de transport, les équipements de transformation, l’accès à l’énergie et au financement ainsi que la standardisation de la farine.
Le sujet est d’autant plus important que le manioc est une matière première périssable. La capacité à rapprocher les zones de production des unités de transformation constitue donc un élément essentiel du modèle économique.
Du pain, mais pas seulement
Le potentiel industriel du manioc ne se limite pas à la fabrication du pain.
La farine et les dérivés du manioc peuvent trouver des débouchés dans différents segments de l’agroalimentaire : biscuits, pâtisserie, produits de snacking, amidon et fécule, entre autres.
L’intérêt d’une telle diversification est économique : plus les débouchés sont nombreux, plus il devient possible de valoriser différentes qualités et différents dérivés de la production.
Le manioc pourrait ainsi passer du statut de simple produit alimentaire à celui de matière première industrielle.
Quel impact sur les importations ?
La question peut être appréhendée à travers des scénarios.
Si l’on retient comme référence les 140 000 tonnes de besoins d’importation de blé estimés par la FAO pour 2025, une substitution théorique de :
- 10 % représenterait 14 000 tonnes de blé ;
- 20 % représenterait 28 000 tonnes ;
- 30 % représenterait 42 000 tonnes.
Ces chiffres ne constituent ni des prévisions officielles ni des objectifs gouvernementaux. Ils permettent simplement de mesurer l’ordre de grandeur d’une éventuelle politique de substitution.
La quantité de manioc nécessaire serait par ailleurs supérieure aux volumes de farine recherchés, en raison des pertes et du rendement de transformation du manioc frais en farine.
Une opportunité pour l’emploi et la valeur ajoutée
L’intérêt d’une telle stratégie ne réside pas uniquement dans la réduction potentielle des importations.
Une filière organisée pourrait créer de l’activité chez les producteurs, les collecteurs, les transporteurs, les transformateurs, les conditionneurs, les distributeurs, les boulangers et les industries agroalimentaires.
La valeur ajoutée serait alors créée à plusieurs niveaux de la chaîne, plutôt que de se limiter à la production agricole.
Il serait cependant prématuré d’annoncer un nombre précis d’emplois ou de milliards de francs CFA de valeur ajoutée. Aucune projection officielle suffisamment documentée ne permet actuellement de chiffrer précisément cet impact à l’échelle nationale.
Une véritable étude technico-économique devrait déterminer les rendements agricoles, les capacités de transformation, les coûts industriels, les prix de vente, les besoins d’investissement et les volumes susceptibles d’être commercialisés.
Le projet IBSA, un premier changement d’échelle ?
Le Gabon a déjà commencé à structurer cette chaîne de valeur.
Le projet « Autonomiser les PME dirigées par des jeunes et des femmes pour revitaliser la chaîne de valeur du manioc au Gabon », financé dans le cadre du Fonds IBSA et mis en œuvre avec le PNUD et les autorités gabonaises, prévoit notamment de renforcer la production, la transformation et la commercialisation du manioc. Le projet est prévu sur la période mai 2025-septembre 2026, avec une contribution annoncée de 1 million de dollars.
Le ministère de l’Agriculture indique par ailleurs que 97 exploitations ont bénéficié d’équipements, de semences améliorées et de formations, tandis que 10 coopératives ont été accompagnées pour mettre en place des unités de transformation.
Ces actions montrent que la transformation du manioc commence à sortir du seul cadre de l’agriculture traditionnelle.
Mais une question demeure : comment passer de projets et d’expériences ciblés à une véritable industrie nationale du manioc ?
De l’expérimentation à une stratégie industrielle
Le Gabon dispose désormais de plusieurs éléments pour engager cette réflexion : une culture vivrière connue, une demande alimentaire importante, des expériences de transformation déjà réalisées et des initiatives publiques et internationales destinées à structurer la filière.
Il reste cependant à franchir plusieurs étapes.
Il faudrait notamment disposer de données régulières et fiables sur la production nationale de manioc, identifier les bassins de production, améliorer les rendements, développer des unités de transformation adaptées, définir des normes de qualité, tester les taux de substitution pour chaque produit et organiser des relations contractuelles entre producteurs, transformateurs et industriels.
Le principal enjeu sera surtout celui de la compétitivité.
Une farine locale ne pourra durablement concurrencer ou compléter le blé importé que si elle présente une qualité régulière et un coût compatible avec les exigences des industries alimentaires.
Le véritable pari
La question n’est donc pas de savoir si le manioc peut demain remplacer le blé au Gabon.
Il peut difficilement le remplacer intégralement, et ce n’est d’ailleurs pas nécessaire.
La question pertinente est plutôt de savoir si le Gabon peut développer une industrie capable de substituer une partie de certaines utilisations du blé par des produits issus du manioc local, tout en créant davantage de valeur sur le territoire.
Le pari est agricole, industriel et économique.
Il concerne les producteurs, mais également les transformateurs, les boulangers, les industriels, les investisseurs et les pouvoirs publics.
Dans un pays où la FAO estime que près de 90 % de l’utilisation céréalière dépend des importations, la recherche de matières premières locales capables de couvrir une partie de la demande mérite d’être considérée comme une question de souveraineté alimentaire et de politique industrielle.
Le manioc gabonais ne constitue donc pas une solution miracle au problème des importations de blé. Mais il pourrait devenir l’un des leviers d’une politique plus ambitieuse de transformation locale.
Le véritable défi est désormais de passer du manioc produit au manioc transformé, puis du manioc transformé au manioc industrialisé.

