Une nouvelle enquête de presse remet la commande publique gabonaise sous les projecteurs. En s’intéressant à plusieurs marchés attribués en 2025, une enquête décrit le mécanisme dans lequel la société 241 Corporation apparaît comme titulaire de plusieurs contrats publics, tandis que leur exécution aurait été confiée à d’autres entreprises, notamment Emire BTP et Luxury Car. Des révélations qui relancent le débat sur la transparence des marchés publics et sur l’encadrement du recours à l’entente directe.
Par Pierre Mouchard
Selon cette enquête, plusieurs contrats approuvés par la Direction générale des marchés publics auraient été attribués à 241 Corporation, laquelle aurait ensuite mobilisé d’autres opérateurs pour assurer la réalisation effective des prestations. La presse locale s’interroge sur le rôle exact joué par cette société dans la chaîne contractuelle, évoquant l’hypothèse d’un intermédiaire plutôt que celle d’un exécutant technique.
En l’absence, à ce stade, d’explications officielles des administrations concernées ou des entreprises citées, ces éléments demeurent des interrogations soulevées par le travail d’investigation journalistique. Ils posent néanmoins une question essentielle : dans quelles conditions une entreprise peut-elle porter un marché public dont l’exécution est assurée par des tiers, et dans quelle mesure ce mécanisme est-il conforme aux règles applicables à la commande publique ?
Une pratique qui intervient dans un contexte déjà sous tension
Cette affaire intervient alors que le gouvernement lui-même a récemment reconnu l’ampleur du recours aux procédures dérogatoires. Lors du Conseil des ministres du 30 mai 2025, les autorités ont indiqué que 93,25 % de la valeur des marchés publics de l’exercice budgétaire 2025 avaient été attribués par entente directe, alors que le Code des marchés publics limite en principe ce mode de passation à 15 %, sauf circonstances exceptionnelles dûment justifiées.
Cette reconnaissance officielle avait conduit l’exécutif à appeler au renforcement de la discipline administrative, à un retour au respect des procédures concurrentielles et à une meilleure application des règles de la commande publique.
Au-delà des entreprises, la question des mécanismes de contrôle
L’intérêt de l’enquête dépasse l’identité des sociétés concernées. Elle remet au premier plan les mécanismes de validation, de contrôle et de suivi des marchés publics.
Dans tout système de commande publique, la transparence ne repose pas uniquement sur le choix de l’entreprise attributaire. Elle implique également la traçabilité de l’exécution des contrats, l’identification claire des responsabilités de chaque intervenant ainsi que le respect des procédures prévues par les textes.
Les interrogations portent donc autant sur les modalités d’attribution que sur les contrôles exercés avant, pendant et après la signature des marchés.
Un enjeu de crédibilité pour la gouvernance économique
Depuis le début de la Transition, les autorités ont fait de la bonne gouvernance et de la lutte contre les pratiques opaques un axe majeur des réformes institutionnelles. Les révélations successives concernant les marchés publics alimentent cependant un débat récurrent sur la capacité des institutions à faire respecter les règles qu’elles ont elles-mêmes édictées.
Dans un contexte marqué par d’importants investissements publics et par la volonté affichée de restaurer la confiance des opérateurs économiques, la transparence dans l’utilisation des deniers publics demeure un enjeu central. Pour de nombreux observateurs, seule une communication officielle détaillée, accompagnée, le cas échéant, de contrôles administratifs ou judiciaires, permettra de lever les zones d’ombre soulevées par cette affaire.
En attendant d’éventuelles réactions des administrations concernées et des entreprises citées, cette enquête contribue à remettre au cœur du débat public la question du respect des règles de passation des marchés publics, de la responsabilité des acteurs de la commande publique et de l’exigence de transparence dans la gestion des finances de l’État.

