Au Gabon, une vidéo du Média AJ+ récemment relayée sur les réseaux sociaux relance une question essentielle : pourquoi un pays aussi fertile continue-t-il d’importer massivement ce qu’il pourrait produire lui-même ? Derrière les réactions parfois passionnées suscitées par cette séquence circulant sur Facebook, une réalité demeure incontestable : l’agriculture gabonaise reste sous-exploitée alors qu’elle pourrait constituer l’un des principaux moteurs de la transformation économique du pays.
Par Louis-Paul MODOSS/Analyste économique
Le débat n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, experts, producteurs et consommateurs dénoncent la forte dépendance alimentaire du Gabon vis-à-vis des importations. Riz, légumes, volaille, fruits ou produits transformés arrivent encore massivement de l’étranger, contribuant directement à la hausse du coût de la vie. Selon plusieurs analyses relayées récemment dans les médias internationaux, cette dépendance fragilise durablement le pouvoir d’achat des ménages gabonais.
Pourtant, le paradoxe gabonais est frappant. Le pays dispose de terres arables abondantes, d’un climat favorable toute l’année, d’importantes ressources hydriques et d’une population jeune en quête d’opportunités économiques. Dans de nombreuses provinces, des initiatives locales démontrent déjà qu’une agriculture productive est possible. Des coopératives, des fermes familiales et de jeunes entrepreneurs agricoles développent progressivement des filières vivrières autour du manioc, de la banane, du maïs, du piment, de l’igname ou encore du maraîchage.
Mais ces efforts restent insuffisants face à l’ampleur des défis. Le manque de mécanisation, les difficultés d’accès au financement, l’état des routes rurales, l’insuffisance des infrastructures de conservation et la faible structuration des circuits de distribution freinent encore l’essor du secteur. À cela s’ajoutent parfois des problèmes de gouvernance et de gestion des intrants agricoles, comme l’avait illustré la polémique autour de la distribution d’engrais destinés aux agriculteurs gabonais.
Dans ce contexte, l’agriculture ne peut plus être considérée comme un simple secteur secondaire. Elle représente désormais une question stratégique de souveraineté nationale. Le Gabon importe encore une grande partie de son alimentation (+80% des denrées alimentaires) alors même que les crises internationales, les perturbations logistiques et l’inflation mondiale rendent ces importations de plus en plus coûteuses. La guerre en Ukraine, les tensions sur les marchés mondiaux et les fluctuations des prix du transport ont rappelé à de nombreux pays africains la nécessité urgente de produire localement.
Les autorités gabonaises ont d’ailleurs multiplié les annonces autour de la relance agricole et de l’élevage. Plusieurs projets de fermes modernes, de soutien aux coopératives et d’industrialisation des filières agroalimentaires ont été présentés ces derniers mois comme des priorités nationales. Mais au-delà des discours, les populations attendent désormais des résultats visibles : baisse des prix dans les marchés, création d’emplois durables et amélioration réelle de la production locale.
L’enjeu dépasse largement la seule question économique. Développer l’agriculture gabonaise, c’est aussi lutter contre le chômage des jeunes, freiner l’exode rural et renforcer la stabilité sociale. Dans un pays où la dépendance au pétrole a longtemps dominé l’économie, l’agriculture peut devenir un puissant instrument de diversification et de résilience.
Encore faut-il que cette ambition s’accompagne d’une véritable politique cohérente : sécurisation du foncier agricole, accompagnement technique des producteurs, accès simplifié aux crédits, modernisation des outils de production et création d’unités locales de transformation. Car produire ne suffit plus ; il faut également transformer, stocker et commercialiser efficacement.
Le Gabon possède tous les atouts pour réussir cette mutation. Le potentiel existe. Les terres existent. Les compétences émergent. Les consommateurs sont prêts à privilégier le “made in Gabon” lorsque les produits sont disponibles et accessibles. Ce qui manque encore, c’est la capacité à transformer cette volonté collective en stratégie durable et concrète.
Au fond, la véritable question posée par les débats actuels n’est pas seulement celle de l’agriculture. Elle est celle du modèle de développement que le Gabon souhaite construire pour les prochaines décennies. Un modèle basé sur la dépendance extérieure ou un modèle fondé sur la production nationale, la valorisation des ressources locales et la souveraineté économique.
L’avenir agricole du Gabon ne dépend plus des promesses. Il dépend désormais de la capacité du pays à passer enfin de l’intention à l’action.

