À trois mois de l’interdiction annoncée des importations, le Gabon veut passer d’une filière dépendante de l’étranger à une production nationale capable d’alimenter le marché. Mais entre les 4 000 tonnes actuellement produites et les quelque 60 000 tonnes de besoins annoncés, le fossé reste considérable. Les investissements annoncés suffiront-ils à le combler à temps ?
Par Louis Paul Modoss, Chroniqueur économique
Le compte à rebours est lancé. À partir du 1er janvier 2027, le Gabon entend mettre fin aux importations de poulet de chair. L’objectif est affiché : renforcer la souveraineté alimentaire, réduire la sortie de devises et faire de la production nationale le principal fournisseur du marché gabonais.
Sur le papier, le choix paraît cohérent avec la volonté de développer les filières agricoles locales. Mais derrière la décision se cache une équation industrielle particulièrement exigeante : comment remplacer, en quelques mois, une offre importée qui représente plusieurs dizaines de milliers de tonnes par an alors que la production nationale reste encore très inférieure à la demande ?
56 000 tonnes importées contre 4 000 tonnes produites
Les chiffres communiqués par les autorités donnent la mesure du défi.
Selon les données présentées lors du Forum national de concertation sur la filière avicole en août 2025, le Gabon importait environ 56 000 tonnes de poulet de chair par an, pour une facture estimée à 65 milliards de FCFA.
Dans le même temps, la production nationale ne dépassait pas 4 000 tonnes.
L’écart est donc de 52 000 tonnes.
Autrement dit, pour atteindre à elle seule le volume correspondant aux importations actuelles, la production nationale devrait être multipliée par 14.
Et si l’objectif est de couvrir l’ensemble d’un marché évalué à environ 60 000 tonnes par an, le saut de production à réaliser est encore plus important : la production actuelle devrait être multipliée par environ 15.
Le problème est donc moins celui de l’existence d’une filière avicole gabonaise que celui de son changement d’échelle.
Le Brésil, les États-Unis et l’Europe dans la chaîne d’approvisionnement
Le marché gabonais n’est pas approvisionné par un seul pays.
Les données commerciales internationales montrent notamment le poids du Brésil et des États-Unis, ainsi que de plusieurs pays européens.
Pour les découpes et abats congelés de poulet en 2024, les données de la Banque mondiale issues d’UN Comtrade font apparaître environ 30 061 tonnes exportées par le Brésil vers le Gabon, contre environ 14 164 tonnes pour les États-Unis.
Les fournisseurs européens occupent également une place importante, avec notamment les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Pologne.
Ces données douanières ne doivent toutefois pas être assimilées directement aux seules importations de « poulet de chair », puisqu’elles couvrent différentes catégories de viandes et abats de volailles.
Elles permettent néanmoins de mesurer une réalité : le marché gabonais est profondément intégré à une chaîne internationale d’approvisionnement avicole.
La décision de fermer ce marché aux importations devra donc être accompagnée d’une capacité nationale capable de prendre le relais.
Le paradoxe de la souveraineté alimentaire
Le paradoxe est là.
Le Gabon veut réduire sa dépendance au poulet importé alors que sa propre filière demeure encore dépendante d’une partie des intrants nécessaires à la production.
Poussins d’un jour, alimentation animale, équipements, médicaments vétérinaires, infrastructures d’abattage et chaîne du froid constituent autant de maillons déterminants.
En mars 2026, le Gouvernement indiquait avoir recensé plus de 370 fermes avicoles et vouloir accompagner 150 exploitations.
Mais le ministère reconnaît lui-même que la dépendance aux intrants importés demeure un frein à la compétitivité de la filière.
Le véritable enjeu est donc celui de la structuration de toute la chaîne de valeur, et pas seulement de la multiplication des élevages.
82 000 tonnes de capacités annoncées : le chiffre qui change l’équation
Le tableau pourrait néanmoins évoluer rapidement.
Plusieurs investissements annoncés en 2026 pourraient considérablement augmenter l’offre nationale.
À Ntoum, le projet porté par Hakan Kiran Holding prévoit une capacité annoncée de 60 000 tonnes par an.
À Oyem, le groupe NJS prévoit une capacité de 10 000 tonnes par an.
Deux autres fermes avicoles intégrées annoncées à Ayeme-Pleine et Port-Gentil représenteraient ensemble environ 12 000 tonnes annuelles.
Soit, théoriquement :
60 000 + 10 000 + 12 000 = 82 000 tonnes par an.
Sur le papier, cette capacité nouvelle serait donc supérieure au besoin de 60 000 tonnes retenu par certaines estimations gouvernementales.
Mais il y a une nuance essentielle : 82 000 tonnes de capacité annoncée ne signifient pas 82 000 tonnes effectivement produites.
C’est précisément sur ce point que se jouera l’épreuve de vérité.
Annoncer une capacité n’est pas produire
Une ferme peut être annoncée, financée ou contractualisée sans être immédiatement opérationnelle à pleine capacité.
Il faut construire les infrastructures, installer les équipements, disposer des reproducteurs et des poussins, sécuriser l’alimentation animale, organiser l’abattage, la conservation, le transport et la distribution.
Le passage de 4 000 tonnes actuellement produites à plusieurs dizaines de milliers de tonnes ne constitue donc pas une simple augmentation quantitative.
C’est un changement d’échelle industriel.
Et le calendrier est particulièrement serré.
Le scénario d’une pénurie est-il inévitable ?
Non.
Les chiffres disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’une pénurie surviendra au 1er janvier 2027.
En revanche, ils permettent de poser une question légitime : les capacités réellement opérationnelles à cette date seront-elles suffisantes pour remplacer les importations supprimées ?
C’est une question différente.
Elle devra être appréciée sur la base de données concrètes : tonnage effectivement produit, nombre de poulets commercialisables, capacités d’abattage, stocks d’aliments, disponibilité des poussins, volumes distribués et prix au consommateur.
La souveraineté alimentaire ne se décrète donc pas uniquement par une interdiction d’importer.
Elle se mesure au nombre de poulets effectivement produits, abattus, conservés, transportés et vendus à un prix accessible aux ménages.
Une transition progressive aurait-elle été plus sécurisante ?
La question mérite d’être posée.
Une diminution progressive des importations, synchronisée avec la montée en puissance de la production locale, aurait permis de mesurer régulièrement l’écart entre l’offre nationale et la demande.
Un tel mécanisme aurait également pu donner aux producteurs davantage de visibilité pour investir, augmenter leurs cheptels et structurer leurs chaînes d’approvisionnement.
Mais cette question ne remet pas nécessairement en cause l’objectif poursuivi par les autorités.
Elle porte principalement sur le calendrier et les modalités de la transition.
Car le risque économique serait de réduire brutalement l’offre importée avant que l’offre locale ne soit suffisamment abondante.
À l’inverse, maintenir durablement les importations pourrait réduire l’incitation économique à investir dans une filière nationale.
Le Gouvernement se retrouve donc face à une équation délicate : protéger le producteur local sans pénaliser le consommateur.
Le prix sera le juge de paix
C’est probablement le critère le plus important.
Un poulet produit au Gabon mais vendu beaucoup plus cher que le poulet importé ne permettra pas, à lui seul, d’atteindre l’objectif économique recherché.
La filière devra donc résoudre simultanément trois équations :
produire suffisamment ; produire à coût compétitif ; distribuer partout.
L’enjeu ne sera pas seulement de remplacer les tonnes importées.
Il sera de construire une filière avicole durable, compétitive et capable de résister aux chocs d’approvisionnement.
Janvier 2027 : le premier grand test de la souveraineté alimentaire
Le Gabon dispose désormais d’une fenêtre de quelques mois pour démontrer que les annonces d’investissement peuvent se transformer en production réelle.
La situation actuelle est connue : environ 4 000 tonnes de production locale contre quelque 56 000 tonnes importées, selon les données gouvernementales.
Les capacités nouvelles annoncées pourraient, à terme, changer complètement cette équation.
Mais entre une convention d’investissement et un poulet effectivement disponible sur le marché, il existe plusieurs étapes.
Le 1er janvier 2027 sera donc moins le début de la souveraineté alimentaire que son premier véritable test grandeur nature.
Si les capacités annoncées deviennent opérationnelles, le Gabon pourrait franchir un cap majeur dans la construction d’une filière avicole nationale.
Si elles ne le sont pas, la question de l’approvisionnement du marché et du prix payé par les consommateurs reviendra inévitablement au centre du débat.
Car au bout de cette politique, il n’y aura pas seulement des statistiques de production.
Il y aura surtout un consommateur gabonais devant son étal de marché, face au prix de son poulet.

