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Gabon : perturbations dans l’approvisionnement en carburant, pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Alors que des tensions persistantes affectent l’approvisionnement en essence et en gasoil dans plusieurs localités du pays, la crise actuelle met en lumière une fragilité structurelle du système énergétique gabonais : le paradoxe d’un pays producteur et exportateur de pétrole brut, mais qui demeure fortement dépendant des importations pour satisfaire sa demande intérieure en produits raffinés.

Par Louis Paul Modoss, Chroniqueur économique

Depuis la fin du mois de septembre 2026, les automobilistes gabonais sont confrontés à des difficultés d’approvisionnement en carburant, particulièrement dans le Grand Libreville. Le ministère du Pétrole et du Gaz avait reconnu, le 2 octobre, une « tension temporaire » dans plusieurs stations-service, qu’il expliquait notamment par une diminution des stocks disponibles chez les marketeurs. Des mesures de rationnement avaient alors été mises en place dans l’attente d’une nouvelle cargaison.

Un navire transportant environ 30 000 m³ de carburant, soit près de 30 millions de litres, a ensuite permis de renforcer les disponibilités. Pourtant, l’arrivée de cette cargaison n’a pas entraîné un retour immédiat à une situation normale dans l’ensemble du réseau de distribution. Le 5 octobre, les acteurs de l’aval pétrolier et les transporteurs terrestres étaient encore réunis pour sécuriser les approvisionnements et éviter une paralysie de l’activité économique.

Cette situation pose une question fondamentale : comment un pays qui produit plus de 11 millions de tonnes de pétrole brut par an peut-il connaître des tensions aussi importantes sur son marché intérieur du carburant ?

Un géant pétrolier… mais une capacité de raffinage limitée

Le paradoxe trouve une première explication dans la structure de l’appareil pétrolier national.

En 2025, la production gabonaise de pétrole brut s’est établie autour de 11,2 millions de tonnes, après environ 11,5 millions de tonnes en 2024.

Mais le Gabon ne dispose que d’une seule raffinerie, la Société gabonaise de raffinage (SOGARA), implantée à Port-Gentil et mise en service en 1967.

Sa capacité nominale est d’environ 1,2 million de tonnes de brut par an, soit environ 24 000 barils par jour. Cette capacité représente un peu plus de 10 % de la production annuelle de brut du pays.

Il serait toutefois réducteur d’en déduire que le Gabon « choisit » volontairement d’exporter son pétrole brut plutôt que de le raffiner. La réalité est plus complexe : la capacité et la configuration de l’outil industriel national ne permettent pas de couvrir à elles seules l’ensemble des besoins en produits raffinés.

La Sogara importe d’ailleurs elle-même des produits pétroliers lorsque sa production ne suffit pas à répondre aux besoins domestiques. Selon l’African Refiners & Distributors Association, la raffinerie traite environ 1,2 million de tonnes de brut par an et importe des carburants depuis 2020 lorsque sa production est insuffisante.

Le paradoxe gabonais : exporter le brut, importer une partie du carburant

C’est ici que se situe l’une des principales vulnérabilités du modèle actuel.

Le Gabon dispose d’importantes ressources pétrolières, mais la transformation locale du brut reste limitée par la capacité de raffinage disponible. Une partie significative des carburants nécessaires à la consommation nationale doit donc être importée.

Les informations communiquées par la SGEPP indiquent que près de 60 % des carburants consommés au Gabon proviennent des importations, contre environ 40 % issus de la production locale de la Sogara.

Cette configuration crée une dépendance logistique : l’approvisionnement du marché intérieur ne dépend plus uniquement de la production nationale de pétrole brut, mais également de la disponibilité de produits raffinés sur les marchés internationaux, de leur transport maritime, des capacités de stockage et de la distribution terrestre jusqu’aux stations-service.

C’est précisément cette chaîne qui est actuellement mise à l’épreuve.

Lorsque l’importation devient un facteur de vulnérabilité

La crise actuelle montre qu’un pays peut disposer de pétrole dans son sous-sol et pourtant connaître des difficultés pour alimenter ses véhicules, ses entreprises et certains équipements fonctionnant au carburant.

Un retard dans l’arrivée d’un navire, une baisse des stocks, un problème de stockage ou un dysfonctionnement dans la distribution peuvent rapidement produire des effets en cascade.

Le ministère du Pétrole et du Gaz a ainsi expliqué que la tension observée début octobre résultait notamment d’une diminution des stocks chez les marketeurs. Des volumes disponibles ont été temporairement mobilisés et des mesures de rationnement ont été prises afin de maintenir la distribution jusqu’à l’arrivée de nouvelles importations.

Le problème ne réside donc pas nécessairement dans une absence de pétrole brut au Gabon. Il se situe dans la capacité du pays à transformer, stocker et distribuer suffisamment rapidement les produits nécessaires à la consommation intérieure.

Le prix à la pompe : un autre enjeu économique

À cette dépendance extérieure s’ajoute une politique de maintien des prix à la pompe.

Depuis janvier 2024, le litre d’essence est affiché à 595 FCFA, tandis que le litre de gasoil est vendu à 575 FCFA dans le réseau de distribution. Ces prix avaient alors été abaissés de 10 FCFA par litre.

Le maintien de prix administrés permet de protéger les consommateurs contre une répercussion immédiate et intégrale des variations des coûts internationaux. Mais il transfère une partie de la charge vers les finances publiques lorsque le coût réel d’approvisionnement dépasse le prix payé par le consommateur.

Le mécanisme constitue donc un deuxième sujet stratégique : comment garantir simultanément la sécurité d’approvisionnement, des prix accessibles à la population et la soutenabilité budgétaire du système ?

La réponse ne peut pas être uniquement conjoncturelle.

La crise révèle surtout une vulnérabilité logistique

L’épisode actuel invite également à regarder au-delà de la seule raffinerie.

La chaîne nationale repose sur plusieurs maillons : importation, réception maritime, stockage, enlèvement par les marketeurs, transport terrestre et distribution dans les stations-service.

Une difficulté sur un seul de ces maillons peut provoquer des tensions dans l’ensemble du réseau.

La question des capacités de stockage devient dès lors stratégique. Le développement du Nouvel Entrepôt Pétrolier d’Owendo (NEPO) est présenté comme l’un des moyens de renforcer les capacités nationales de stockage et de réduire la vulnérabilité du système.

Autrement dit, produire davantage de pétrole ne suffit pas. Le Gabon doit également disposer d’une capacité suffisante pour stocker les produits, absorber les retards d’approvisionnement et maintenir plusieurs jours de consommation en réserve.

SOGARA : vers une nouvelle étape industrielle

La réponse structurelle passe également par la transformation de l’outil de raffinage.

Mais là encore, il convient de préciser les termes.

Le projet actuellement documenté n’est pas simplement celui d’une nouvelle raffinerie construite ex nihilo. En avril 2026, Technip Energies a annoncé avoir obtenu de la Sogara deux contrats d’ingénierie d’avant-projet détaillé (FEED) portant sur la modernisation et l’extension de la raffinerie existante de Port-Gentil.

Le premier volet concerne le dégoulottage des installations existantes, avec notamment une nouvelle unité d’adoucissement du kérosène et quatre nouvelles installations de stockage.

Le second porte sur un complexe d’hydrocraquage modulaire destiné à augmenter significativement la capacité de raffinage de la SOGARA, avec également une nouvelle jetée maritime et des installations de déchargement. Les installations doivent notamment viser les standards de qualité de carburant Africa 5.

Cette évolution pourrait changer progressivement la structure de l’approvisionnement national. Mais elle ne constitue pas une solution immédiate à la crise actuelle : les travaux d’ingénierie, de financement, de construction et de mise en service d’un tel complexe nécessitent du temps.

Transformer davantage le pétrole gabonais : un impératif économique ?

La crise actuelle pose finalement une question plus large sur le modèle pétrolier gabonais.

Le pays exporte une ressource brute dont la valeur pourrait être davantage captée localement à travers la transformation. Le raffinage permettrait non seulement de produire une partie plus importante des carburants consommés sur le marché intérieur, mais également de développer des activités industrielles, logistiques et techniques autour de la chaîne pétrolière.

Pour autant, augmenter la capacité de raffinage ne signifie pas nécessairement mettre fin à toutes les importations.

Une stratégie crédible devrait combiner plusieurs leviers :

  • augmentation de la capacité nationale de raffinage ;
  • modernisation de la SOGARA ;
  • renforcement des capacités de stockage ;
  • constitution de stocks de sécurité suffisants ;
  • diversification des sources et des circuits d’importation ;
  • amélioration de la planification des cargaisons ;
  • sécurisation du transport terrestre vers l’intérieur du pays ;
  • meilleure anticipation des variations de la demande ;
  • évaluation régulière du coût budgétaire du soutien aux prix des carburants.

Le véritable enjeu : passer de la réaction à l’anticipation

La perturbation actuelle ne doit donc pas être analysée uniquement comme une succession de files d’attente devant les stations-service.

Elle constitue un test grandeur nature de la résilience énergétique du Gabon.

L’arrivée d’une cargaison de 30 000 m³ peut soulager temporairement le marché. Mais si une nouvelle tension apparaît quelques jours ou semaines plus tard, la question ne sera plus seulement celle du volume importé. Elle portera sur la capacité du système à anticiper les besoins, maintenir des stocks suffisants et sécuriser l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.

Le Gabon dispose d’une ressource pétrolière importante. La question désormais est de savoir s’il dispose également de l’outil industriel, des infrastructures de stockage et de la stratégie énergétique nécessaires pour transformer cette richesse en sécurité d’approvisionnement durable.

La crise actuelle fournit ainsi une leçon économique claire : l’indépendance pétrolière ne se mesure pas uniquement au nombre de barils produits, mais aussi à la capacité d’un pays à garantir, en permanence, les produits énergétiques dont son économie a besoin.

Sources :

  • Ministère gabonais du Pétrole et du Gaz, communiqué du 2 octobre 2026 sur les tensions d’approvisionnement.
  • Agence Gabonaise de Presse (AGP), point sur l’approvisionnement en produits pétroliers du 5 octobre 2026.
  • Direction générale de l’Économie et de la Politique fiscale, données de production pétrolière 2025, reprises par Direct Infos Gabon : environ 11,2 millions de tonnes.
  • African Refiners & Distributors Association (ARDA), données sur la SOGARA et sa capacité d’environ 1,2 million de tonnes/an.
  • Technip Energies, communiqué du 14 avril 2026 sur les deux contrats FEED de modernisation et d’extension de SOGARA.
  • Données sur les prix à la pompe de janvier 2024 : 595 FCFA/litre pour l’essence et 575 FCFA/litre pour le gasoil.

 

 

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