Docteur en histoire des relations internationales et spécialiste des forces de défense et de sécurité du Gabon, Davy Ndouvé Nguema analyse, dans cette tribune, la portée du 30 août 2023 comme acte fondateur d’un nouveau pacte entre l’Armée et la Nation, tout en proposant des pistes pour consolider durablement ce lien à travers notamment les Journées de la Défense et des initiatives culturelles destinées à rapprocher les forces de défense et de sécurité aux populations.
Par Davy Ndouvé Nguema…

Le 30 août 2023 fut une date historique qui a profondément marqué les esprits des Gabonais et la communauté internationale. Ce petit matin à 4h30, les Forces de défense et de sécurité (FDS) ont fait un choix : celui de se mettre du côté du peuple, et de préserver les intérêts de la Nation. Ce choix est intervenu dans un contexte où une grande partie de la population avait progressivement perdu confiance en une institution pourtant chargée d’assurer sa sécurité, de protéger le territoire national, dans le cadre de ses missions républicaines.
Au fil des années, un véritable pacte de confiance entre l’Armée et la Nation semblait s’être fragilisé. Pour une partie de la population, l’armée était devenue synonyme de menace, de brutalité et de corruption. Certains militaires ayant été perçus comme s’étant rangés du côté du pouvoir au détriment du peuple. Des abus avaient ainsi été commis, notamment lors de périodes de tensions politiques. Les militaires qui avaient participé à ces actes, étaient-ils pour autant les seuls responsables ? À première vue, la réponse doit être nuancée.
L’armée est une institution fondée sur la discipline et l’obéissance aux ordres. Mais cette obéissance connaît des limites : un ordre manifestement illégal ou criminel ne saurait être exécuté. L’histoire contemporaine nous rappelle notamment, à travers les enseignements du procès de Nuremberg, que l’obéissance aux ordres ne peut constituer une justification absolue lorsqu’il s’agit de crimes commis contre des populations civiles. Deux mois après les événements du 30 août 2023, les Forces de défense et de sécurité, conduites par le général Brice Clotaire Oligui Nguema, Président de la Transition, ont engagé une démarche visant notamment à renouer les liens entre l’Armée et la Nation. Cette volonté s’est progressivement matérialisée à travers plusieurs étapes : le dialogue national, le référendum, l’élaboration d’une nouvelle Constitution, mais également les nombreuses initiatives de rapprochement entre les militaires et les populations.
Le dialogue national a d’abord permis aux Gabonais de réfléchir collectivement à l’avenir du pays. Il a également constitué une occasion importante de renouer les liens avec les militaires, puisque ces derniers ont pris part, aux côtés des autres composantes de la société, aux différentes commissions chargées de réfléchir aux grandes orientations de la nouvelle Constitution.
La campagne référendaire a ensuite constitué une autre occasion de rapprochement. Sur le terrain, les militaires ont discuté avec les populations afin d’expliquer les enjeux du référendum et les raisons qui, selon les autorités de la Transition, justifiaient le vote en faveur du « oui ». Au-delà des divergences que cette démarche pouvait susciter, elle aura au moins permis une chose : créer des espaces de rencontre entre les populations et ceux qui sont chargés de leur défense. Mieux encore, lors de l’ouverture du Dialogue national, le Président de la Transition avait présenté des excuses, au nom des Forces de défense et de sécurité, à la population gabonaise. Ce geste symbolique, avait une portée particulière : reconnaître les blessures du passé pour permettre d’envisager la reconstruction d’une relation fondée sur la confiance. Dès lors, une question se pose : comment faire vivre et consolider ce nouveau pacte entre l’Armée et la Nation, maintenant que le 30 août est devenu une fête nationale appelée à être célébrée chaque année ?
Armée–Nation : le point d’ancrage d’une réflexion
Pour la célébration du 30 août et pour les années à venir, je propose très modestement au ministère de la Défense nationale d’envisager l’organisation des Journées de la Défense. Ces journées pourraient être conçues comme de véritables espaces de découverte, d’échange et de pédagogie entre les FDS et les populations. Plusieurs stands pourraient notamment être installés à cette occasion afin de présenter : les différentes composantes des Forces de défense et de sécurité, les uniformes, insignes militaires, les équipements et matériels utilisés par les forces, l’évolution des équipements au fil du temps, les métiers et spécialités de l’Armée, l’histoire militaire du Gabon, et les missions constitutionnelles et républicaines des Forces de défense et de sécurité. Cette initiative permettrait également de présenter au public, de manière pédagogique et accessible, les grandes étapes de la construction de l’institution militaire, ainsi que les raisons ayant conduit aux évènements du 30 août 2023.
De la découverte au partage : un moment culturel
Après les Journées de la Défense, pourquoi ne pas prolonger la célébration par un moment culturel et populaire ? Un mini-concert pourrait être organisé chaque année, en mettant à l’honneur une composante différente des Forces de défense et de sécurité. Pour une première édition par exemple, le thème pourrait être : « Le Bal des Pompiers ». Les sapeurs-pompiers pourraient être particulièrement mis à l’honneur et avoir l’occasion de présenter une autre facette de leur personnalité et de leur quotidien. Car derrière l’uniforme se trouvent aussi des hommes et des femmes qui ont des talents, des passions et des histoires. Certains sont chanteurs, musiciens, rappeurs, danseurs ou encore artistes. Mettre ces talents en lumière permettrait de créer un autre type de rencontre avec la population : une rencontre plus humaine, plus chaleureuse et moins institutionnelle.
Cette dimension culturelle ne doit pas être considérée comme secondaire. Elle pourrait au contraire contribuer à humaniser l’institution militaire, à créer des espaces de dialogue informels et, progressivement, à renforcer la confiance entre les populations et ceux qui ont pour mission de les protéger. Car une armée ne peut être durablement forte que lorsqu’elle bénéficie de la confiance de la Nation qu’elle a pour mission de défendre. Et une Nation ne peut véritablement faire corps avec son armée que lorsqu’elle la connaît, la comprend et peut dialoguer avec elle. Le 30 août doit donc être plus qu’une date dans le calendrier national, il doit devenir un symbole du nouveau pacte entre l’Armée et la Nation.
…Docteur en histoire des Relations Internationales, Spécialiste des FDS

