Alors que les opérations de libération des emprises se multiplient dans plusieurs quartiers de la capitale, une question s’impose : où loger les familles appelées à quitter leurs habitations dans un marché immobilier déjà confronté à un déficit structurel ?
Par Pierre Mouchard
Moderniser Libreville, fluidifier la circulation, libérer les emprises publiques et restructurer les quartiers devenus difficiles d’accès : l’ambition affichée par les pouvoirs publics est claire. Mais derrière les routes à construire, les bulldozers et les projets d’aménagement se trouve une réalité beaucoup plus sensible : des familles qui doivent quitter leur domicile et retrouver, parfois dans l’urgence, un toit.
Depuis plusieurs jours, la perspective de nouvelles opérations de libération des emprises dans plusieurs secteurs de Libreville suscite l’inquiétude des populations concernées. Les quartiers de Diba-Diba, Ondogo, Lac Bleu, GP, Charbonnage et les abords de l’échangeur de Nzeng-Ayong, notamment dans les 1er et 6e arrondissements, sont concernés par des projets de nouvelles voies destinées à améliorer la circulation autour de la Cité de la démocratie. Le 24 août, la gouverneure de l’Estuaire, Marie-Françoise Dikoumba, a rencontré les habitants afin de présenter les contours du projet et d’échanger avec les populations concernées.
Selon les précisions communiquées par les autorités, les constructions situées sur le titre foncier n°5997 de l’État sont visées par l’opération autour de la Cité de la démocratie. Cette précision est importante dans un contexte où la question foncière demeure particulièrement sensible à Libreville.
560 millions de FCFA pour 79 familles
Le gouvernement a déjà engagé des mesures d’indemnisation dans certaines opérations. Le 20 août 2026, le ministre du Logement, de l’Habitat, de l’Urbanisme et du Cadastre, Mays Mouissi, a présidé la remise de titres de paiement à 79 familles affectées par des projets d’aménagement routier dans les quartiers d’Akémi-Ndjogoni et de la Baie des Cochons.
L’enveloppe globale annoncée s’élève à 560 millions de FCFA, les montants individuels ayant été déterminés après évaluation des habitations et des biens directement affectés par les emprises nécessaires aux infrastructures. Certaines indemnisations peuvent atteindre 47 millions de FCFA.
Cette mesure traduit la volonté des pouvoirs publics d’accompagner financièrement les personnes directement affectées. Mais elle soulève une autre question, plus concrète encore : une indemnisation suffit-elle à garantir qu’une famille retrouvera rapidement un logement ?
Car entre le moment où une habitation est détruite et celui où un ménage peut effectivement disposer d’un nouveau toit, plusieurs semaines, voire plusieurs mois, peuvent s’écouler.
Et dans une ville où les loyers sont déjà difficiles à supporter pour une partie importante des ménages, cette période de transition peut rapidement devenir une période de précarité.
Le précédent de Plaine-Orety
L’expérience récente de Plaine-Orety illustre précisément cette difficulté.
En 2025, plus de 300 familles avaient été affectées par les opérations de déguerpissement menées dans cette zone dans le cadre de projets d’aménagement et de construction d’une cité administrative. Une première phase de relogement a permis à 260 familles de recevoir les clés de logements à Bikélé-Nzong, en septembre 2025.
Mais le dossier n’a pas pour autant cessé de produire des difficultés. En mai et juin 2026, des représentants de familles déguerpies continuaient à réclamer des solutions pour celles qui n’avaient pas encore bénéficié d’un relogement ou d’une réponse à leurs revendications.
L’épisode de Plaine-Orety montre ainsi que le véritable enjeu d’un déguerpissement ne réside pas uniquement dans la destruction d’une habitation ou dans le versement d’une indemnité. Il réside aussi dans la capacité à assurer la continuité résidentielle des ménages concernés.
Un marché immobilier déjà sous pression
Cette question devient d’autant plus préoccupante que le Gabon connaît depuis plusieurs années un déficit structurel de logements.
Les estimations varient selon les sources et les méthodes de calcul. En 2025, le gouvernement évoquait un déficit compris entre 260 000 et 300 000 logements, tandis que d’autres communications institutionnelles ont depuis avancé un déficit supérieur à 200 000 logements.
La Fédération des entreprises du Gabon évoquait pour sa part, en mars 2025, un déficit de l’ordre de 300 000 logements, en soulignant parallèlement les difficultés d’accès au crédit hypothécaire et les problèmes liés à la sécurisation foncière.
Ces chiffres doivent être considérés avec prudence : ils ne signifient pas nécessairement qu’il existe 300 000 familles actuellement sans domicile. Ils traduisent plutôt l’ampleur du déficit cumulé en logements décents et adaptés aux besoins de la population.
Or, une opération de déguerpissement ajoute mécaniquement une demande supplémentaire, au moins temporaire, sur le marché locatif lorsque les ménages concernés ne disposent pas immédiatement d’une solution de relogement.
Le risque est donc moins celui d’une pénurie provoquée uniquement par les déguerpissements que celui d’une aggravation d’un déséquilibre immobilier déjà existant.
Le gouvernement tente de rattraper le retard
Les autorités semblent avoir pris la mesure de cette difficulté.
En juin 2026, le gouvernement a annoncé le lancement de la construction de 3 100 logements à Bikélé et Essassa, dont 1 600 à Bikélé et 1 500 à Essassa.
Un mois plus tard, le ministère du Logement a également annoncé la signature d’une convention avec Cornerstone Gabon portant sur un programme de 10 000 logements socio-économiques, dont 6 000 destinés au Grand Libreville.
À cela s’ajoutent plus de 2 500 logements annoncés comme étant en construction à travers le pays, ainsi qu’environ 6 000 parcelles viabilisées selon le bilan présenté par le ministère en mai 2026.
Ces annonces témoignent d’une volonté de renforcer l’offre. Mais elles posent également une question de calendrier : à quel rythme ces logements seront-ils effectivement livrés et accessibles aux ménages qui en ont besoin ?
Car une famille qui perd aujourd’hui son habitation ne peut pas attendre plusieurs années que l’offre immobilière nouvelle absorbe progressivement la demande.
Le logement ne peut pas être l’après des travaux publics
C’est probablement là que se situe l’un des principaux défis de la politique actuelle d’aménagement urbain.
Moderniser Libreville est nécessaire. Améliorer la circulation, construire de nouvelles voies, sécuriser les emprises publiques et organiser l’occupation du territoire sont des objectifs légitimes de politique publique.
Mais la réussite d’un projet urbain ne peut pas être mesurée uniquement au nombre de kilomètres de routes construites ou de maisons démolies.
Elle doit également être évaluée à l’aune des conditions de vie des populations déplacées.
Une politique efficace devrait donc intégrer, avant toute opération majeure, une évaluation précise du nombre de ménages concernés, de leur situation familiale, de leurs revenus, de leurs conditions d’habitat et de leurs possibilités réelles de relogement.
Il serait également pertinent de distinguer clairement plusieurs situations : les ménages bénéficiant d’un titre foncier, ceux occupant légalement un terrain sans titre définitif, les occupants irréguliers et les personnes disposant d’un patrimoine bâti mais confrontées à une situation foncière non régularisée.
L’absence de titre foncier ne signifie pas nécessairement l’absence d’une réalité sociale.
Derrière chaque maison détruite, il peut y avoir des années d’épargne, des investissements familiaux, une activité commerciale, la scolarité d’enfants organisée autour d’un quartier et, surtout, une vie construite autour d’un lieu.
Indemniser, reloger et anticiper
La question n’est donc pas de savoir s’il faut moderniser Libreville ou non.
La question est de savoir comment moderniser la capitale sans déplacer la précarité d’un quartier vers un autre.
L’indemnisation constitue une réponse nécessaire lorsque les conditions légales sont réunies. Le relogement constitue une autre réponse lorsque les populations concernées sont appelées à perdre leur habitation. Mais au-delà de ces deux mécanismes, l’anticipation apparaît déterminante.
Avant une opération de grande ampleur, il faudrait pouvoir répondre à des questions simples :
Combien de ménages seront déplacés ? Où iront-ils ? Combien de logements sont immédiatement disponibles ? Combien coûtera leur relogement ? Combien de temps faudra-t-il pour leur proposer une solution ? Et surtout, cette solution sera-t-elle compatible avec leurs revenus ?
Ces questions sont essentielles parce qu’un ménage indemnisé peut rapidement se retrouver en difficulté si le montant reçu ne lui permet pas d’acquérir un logement ou de supporter durablement un loyer.
Vers une tension accrue sur les loyers ?
Si plusieurs centaines de ménages recherchent simultanément un logement dans les mêmes zones, la pression sur le marché locatif pourrait mécaniquement augmenter.
Les familles disposant de ressources suffisantes pourraient se tourner vers la location privée. D’autres pourraient être contraintes de rejoindre des proches, de s’éloigner du centre de Libreville ou de rechercher des logements moins chers dans les périphéries du Grand Libreville.
Une telle situation pourrait accentuer la pression déjà exercée sur Akanda, Owendo, Ntoum et les zones périphériques, avec pour conséquences possibles l’allongement des trajets domicile-travail, une pression accrue sur les transports et les services publics et, potentiellement, une extension de l’habitat informel.
Il serait toutefois prématuré d’affirmer que les opérations actuelles provoqueront à elles seules une « crise du logement ». Le risque doit plutôt être appréhendé comme un facteur supplémentaire de tension sur un marché qui connaît déjà un déficit structurel.
Le véritable défi : construire la ville sans fragiliser ceux qui y vivent
Le Gabon est aujourd’hui confronté à une équation complexe : rattraper plusieurs décennies de retard en matière d’urbanisme et de logement tout en répondant à l’urgence sociale des populations directement affectées par les nouveaux projets.
L’État a commencé à renforcer la production de logements et à accélérer la régularisation foncière. En juin 2026, le ministère indiquait ainsi avoir établi 20 857 décisions de cession en toute propriété en moins de six mois, dans le cadre de l’opération de régularisation foncière de masse.
Ces efforts peuvent contribuer à réduire l’insécurité foncière et à structurer progressivement le marché. Mais ils devront être accompagnés par une production suffisamment rapide de logements abordables, notamment dans le Grand Libreville.
Car derrière les statistiques, les programmes immobiliers et les projets routiers, il y a des enfants qui doivent continuer à aller à l’école, des travailleurs qui doivent pouvoir rester proches de leur emploi, des familles qui doivent pouvoir conserver un environnement stable et des personnes âgées qui ne peuvent pas être déplacées sans accompagnement.
La modernisation d’une ville ne devrait jamais avoir pour prix l’insécurité résidentielle de ceux qui y vivent.
Libreville a besoin de routes, de logements, de quartiers mieux aménagés et d’un foncier mieux organisé. Mais elle a surtout besoin d’une politique urbaine capable de concilier développement des infrastructures, sécurité foncière et dignité humaine.
La question qui se pose désormais aux pouvoirs publics n’est donc pas seulement : « Où construire les nouvelles routes ? »
Elle est aussi, et peut-être surtout :
« Où vivront demain les familles qui doivent quitter les emprises nécessaires à ces nouveaux projets ? »
C’est à cette question que devra répondre la politique gabonaise de l’habitat si la modernisation de Libreville veut véritablement être synonyme de progrès pour tous.

