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Gabon : la suspension des réseaux sociaux, un choc silencieux pour l’économie

La décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC) de suspendre temporairement l’accès aux réseaux sociaux au Gabon s’inscrit officiellement dans un cadre juridique précis. L’institution invoque la lutte contre les contenus haineux, diffamatoires ou injurieux, la propagation de fausses informations ainsi que les menaces supposées à la cohésion sociale et à la sécurité nationale. Cette mesure se fonde sur la Loi n° 019/2016 du 9 août 2016 portant Code de la Communication en République Gabonaise, qui confèrent à la HAC des prérogatives en matière de régulation des contenus.

Par Louis Paul Modoos, Chroniqueur économique

Toutefois, cette initiative soulève un débat juridique et institutionnel majeur. Certains observateurs estiment qu’elle pourrait entrer en tension avec l’article 14 de la Constitution gabonaise, qui garantit l’égal accès à l’information. Au-delà de cette controverse normative, c’est surtout l’impact économique de cette suspension qui mérite une analyse approfondie.

 Un levier économique devenu structurant

Au cours de la dernière décennie, les réseaux sociaux ont cessé d’être de simples outils de communication interpersonnelle pour devenir des infrastructures économiques essentielles.

Des plateformes telles que WhatsApp, Facebook et Instagram structurent désormais une part significative des échanges commerciaux, notamment dans les économies africaines où la digitalisation s’est développée plus rapidement que certaines infrastructures physiques.

Au Gabon, des milliers de commerçants, vendeurs en ligne, artisans, restaurateurs, consultants et prestataires de services utilisent quotidiennement ces canaux pour promouvoir leurs produits, gérer leurs commandes, assurer le service après-vente et maintenir un lien direct avec leur clientèle. Pour beaucoup, ces plateformes constituent leur principal point de vente, parfois unique. La suspension brutale de ces outils équivaut, pour nombre d’opérateurs économiques, à une fermeture temporaire de leur vitrine commerciale.

Un impact direct sur la productivité et le chiffre d’affaires

Selon les tendances observées dans les économies numérisées comparables, une proportion très élevée d’entreprises – estimée à près de 90 % des petites et moyennes structures – recourt au marketing digital via les réseaux sociaux pour optimiser la visibilité de leurs offres et élargir leur marché. Ces canaux permettent un ciblage précis, des coûts publicitaires réduits et une interaction immédiate avec le consommateur.

L’interruption de ces plateformes entraîne mécaniquement :

 Une baisse du volume des transactions ;

 Un ralentissement du cycle commande-livraison ;

 Une désorganisation des services clients ;

 Une perte de confiance liée à l’impossibilité de communication instantanée.

Ces effets ne sont pas toujours immédiatement perceptibles dans les grandes statistiques macroéconomiques. Pourtant, au niveau microéconomique, ils se traduisent par une contraction directe du chiffre d’affaires et une érosion de la trésorerie, particulièrement critique pour les petites structures fonctionnant avec des marges limitées.

Le secteur informel et l’économie numérique, premières victimes

L’économie gabonaise comporte une part significative d’activités informelles ou semi- formelles qui se sont digitalisées grâce aux réseaux sociaux. Les créateurs de contenus, influenceurs, community managers, graphistes, livreurs indépendants et e-commerçants dépendent presque exclusivement de ces plateformes pour générer leurs revenus.

Contrairement aux grandes entreprises, ces acteurs disposent rarement de réserves financières suffisantes pour absorber plusieurs jours de ralentissement. Pour eux, chaque journée d’inactivité représente une perte immédiate et irrécupérable.

La mesure affecte ainsi disproportionnellement les jeunes entrepreneurs et les travailleurs indépendants, c’est-à-dire précisément les segments les plus dynamiques et innovants de l’économie nationale.

Un signal préoccupant pour les partenaires économiques

Dans un contexte de mondialisation et d’intégration numérique croissante, la stabilité digitale constitue un critère déterminant pour les investisseurs et partenaires internationaux. La continuité des communications numériques est aujourd’hui perçue comme un indicateur de fiabilité institutionnelle et de prévisibilité réglementaire.

Les interruptions répétées ou prolongées des réseaux sociaux peuvent être interprétées comme un facteur de risque opérationnel. Elles influencent les décisions d’implantation, de financement ou d’expansion d’activités économiques.

Ainsi, au-delà des pertes immédiates, c’est également l’attractivité économique du pays qui peut être indirectement affectée.

Sécurité publique et proportionnalité des mesures

Il est indéniable que les autorités publiques ont la responsabilité de préserver l’ordre public et la cohésion sociale. La lutte contre la désinformation et les discours incitant à la haine constitue un impératif légitime dans toute société démocratique.

Cependant, la question centrale demeure celle de la proportionnalité. Une suspension généralisée des réseaux sociaux pénalise l’ensemble des acteurs économiques et sociaux, y compris ceux qui respectent scrupuleusement le cadre légal.

Une approche plus ciblée – consistant à restreindre ou sanctionner les comptes et canaux identifiés comme vecteurs de dérives – aurait pu permettre d’atteindre les objectifs sécuritaires sans provoquer un blocage global du circuit économique numérique.

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